ACTUALITÉ SOURCE : Lumière MIFC 2025 – Lancement imminent de Sooner, la nouvelle vitrine du cinéma indépendant – Le film français
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Sooner… Ce mot même respire l’urgence capitaliste, ce faux-semblant de précipitation qui n’est que le masque poli de la résignation. On nous vend une « vitrine », comme si le cinéma indépendant n’était qu’un pauvre diable en vitrine de grand magasin, attendant qu’un client distrait daigne jeter un œil à son étiquette « art et essai » avant de retourner à son chariot rempli de blockbusters formatés. Le MIFC, cette grand-messe lyonnaise où l’on célèbre les Lumières tout en éteignant méthodiquement leurs braises, nous présente Sooner comme une révolution. Mais une révolution pour qui ? Pour les producteurs qui voient dans l’indépendance un créneau marketing ? Pour les distributeurs qui transforment la subversion en produit d’appel ? Pour les spectateurs qui confondent rébellion et consommation de niche ?
Observons ce phénomène à travers le prisme déformant mais révélateur du comportementalisme radical. Sooner n’est pas une plateforme, c’est un conditionnement. Un conditionnement pavlovien où l’on fait saliver le spectateur avec l’os de l’ »authenticité », tandis que dans l’ombre, les algorithmes affûtent leurs crocs pour mieux dépecer ce qui reste d’imprévisible dans l’acte créateur. Le cinéma indépendant, ce monstre sacré qui a enfanté Godard, Cassavetes, ou même ces obscurs génies des ciné-clubs des années 70, est aujourd’hui réduit à une case à cocher dans un formulaire de streaming. « Aimez-vous les films indépendants ? » Oui, bien sûr, comme on aime les légumes bio : avec une pointe de culpabilité si on ne les consomme pas, et l’illusion réconfortante de faire un choix éthique.
George Steiner, ce passeur de cultures tragiquement lucide, nous avait prévenus : l’art véritable est une insulte à l’ordre établi. Or que nous propose Sooner ? Une insulte aseptisée, une rébellion en kit, un « cinéma indépendant » qui ne dérange plus personne parce qu’il a été préalablement digéré par les machines à normaliser. Le film français, ce vieux lion fatigué, se voit offrir une nouvelle cage dorée. On lui promet une visibilité accrue, comme si la visibilité était une fin en soi, et non le premier pas vers l’assimilation. Bientôt, les films « Sooneriens » auront leur propre catégorie dans les Césars, leur propre rayon chez Fnac, leur propre hashtag #Soonersquad. L’indépendance, mes chers amis, est morte. Elle a été tuée par ceux-là mêmes qui prétendent la célébrer.
Et que dire de cette appellation, « Sooner » ? Ce terme qui évoque l’impatience, la précipitation, comme si le cinéma indépendant devait se dépêcher de rattraper son retard sur les mastodontes qu’il prétend combattre. Sooner, c’est l’aveu implicite que le temps de la réflexion, de la maturation, de la vraie subversion, est révolu. Il faut aller vite, produire vite, consommer vite, oublier vite. Le cinéma indépendant n’est plus un laboratoire d’idées, mais une start-up qui doit justifier ses levées de fonds. On ne parle plus de plans-séquences, de montages audacieux, de récits qui dérangent, mais de « modèles économiques innovants », de « stratégies de contenu », de « monétisation de l’engagement ».
Résistance humaniste, dites-vous ? Où est-elle, cette résistance, dans ce monde où l’on nous vend l’indépendance comme on vend des abonnements à une salle de sport ? Où est-elle, quand les cinéastes doivent plier leurs œuvres aux exigences des algorithmes, quand les scénaristes doivent intégrer des « moments viraux » pour espérer percer, quand les acteurs doivent accepter de jouer dans des films « indépendants » qui ressemblent de plus en plus à des publicités déguisées ? La résistance humaniste, aujourd’hui, c’est de refuser de jouer le jeu. C’est de tourner des films qui ne seront jamais diffusés sur Sooner, qui ne seront jamais primés dans les festivals, qui ne rapporteront rien, mais qui existeront, farouchement, en dehors de ce système qui prétend les accueillir.
Le cinéma indépendant n’a pas besoin de vitrines. Il a besoin de salles obscures où l’on peut encore entendre le souffle des spectateurs, de ciné-clubs où l’on débat jusqu’à l’aube, de bobines qui crépitent comme des feux de camp dans la nuit. Il a besoin de films qui ne cherchent pas à plaire, mais à hanter, à films qui ne veulent pas être vus, mais vécus. Sooner, avec son nom de cow-boy pressé et son interface lissée par des designers en mal de sens, n’est qu’un nouveau maillon dans la chaîne qui nous éloigne de cette vérité élémentaire : l’art ne se domestique pas. Il se prend en pleine figure, ou il ne se prend pas du tout.
Alors oui, Sooner sera lancé. Les critiques en diront du bien, les spectateurs cliqueront, les algorithmes s’emballeront. Et pendant ce temps, quelque part dans un appartement parisien, un jeune cinéaste brûlera ses dernières économies pour tourner un film en 16mm, sans espoir de retour, sans autre ambition que de dire ce qu’il a à dire. Ce film-là ne sera pas sur Sooner. Il ne sera peut-être jamais vu. Mais il sera vrai. Et c’est tout ce qui compte.
Analogie finale :
Sooner, c’est le clown triste qui promet des rires,
Mais ses ballons sont gonflés d’air vicié.
Il jongle avec des couteaux en plastique,
Et croit qu’on ne voit pas le sang qui coule.
Le cinéma indépendant, lui,
Est un couteau planté dans la table,
Qui vibre encore de la force du lancer.
On peut le prendre, ou le laisser là.
Mais Sooner, Sooner n’est qu’un couteau en sucre,
Qui fond dans la main de ceux qui osent le saisir.
Alors choisissez :
Le sucre qui colle aux doigts,
Ou l’acier qui les coupe.