BAFICI – Festival international du cinéma indépendant de Buenos Aires – 2026 (Argentine) – Unifrance







BAFICI 2026 – L’Écran et le Sang des Idées

ACTUALITÉ SOURCE : BAFICI – Festival international du cinéma indépendant de Buenos Aires – 2026 (Argentine) – Unifrance

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le BAFICI ! Ce nom sonne comme un râle de liberté dans la gorge serrée du cinéma mondial, une quinte de toux dans le salon feutré des festivals officiels où l’on s’échange des sourires en or massif et des subventions en devises fortes. Buenos Aires, 2026 : encore une fois, l’Argentine, ce pays qui a inventé la banqueroute comme art de vivre, la révolution comme sport national, et la mélancolie comme monnaie d’échange, va accueillir les damnés de la pellicule, les fous du cadre, les visionnaires qui tournent avec trois sous et des rêves en nitrate. Unifrance, ce gentil organisme qui vend du cinéma français comme on vendait autrefois des colonies – avec des brochures en papier glacé et des promesses de lendemains qui chantent – se retrouve à parrainer un festival qui, par essence, devrait lui faire horreur. Car le cinéma indépendant, le vrai, celui qui gratte, qui saigne, qui dérange, n’a que faire des attachés culturels et des cocktails diplomatiques. Il est l’enfant illégitime de la culture, celui qu’on cache dans les arrière-salles des ciné-clubs miteux, celui qui naît dans l’ombre des dictatures et meurt dans l’indifférence des démocraties.

Mais parlons peu, parlons vrai : qu’est-ce qu’un festival de cinéma indépendant en 2026 ? Une mascarade ? Une bouée de sauvetage ? Une dernière danse sur le Titanic des images ? Observons d’abord le contexte. Nous vivons à l’ère de l’hyper-visibilité, où chaque pensée, chaque émotion, chaque hoquet existentiel est instantanément capturé, partagé, monétisé. Le cinéma, autrefois temple des ombres et des silences, est devenu un supermarché des affects, une foire aux vanités numériques. Les plateformes de streaming ont transformé les chefs-d’œuvre en produits de consommation courante, les réalisateurs en fournisseurs de contenu, et les spectateurs en zombies cliquant compulsivement sur « lecture suivante ». Dans ce paysage désolé, le cinéma indépendant devrait être un îlot de résistance, un lieu où l’on tourne encore avec des moyens de misère parce que l’art, le vrai, naît de la contrainte, de la rage, de l’impossibilité même de faire autrement. Mais voilà : l’indépendance est devenue un label, une esthétique, une niche marketing. On vend de l’indie comme on vend du bio, avec des étiquettes vertes et des prix exorbitants. Le BAFICI, dans ce contexte, est-il encore un festival ou simplement un musée des illusions perdues ?

George Steiner, ce grand fossoyeur des certitudes culturelles, nous avait prévenus : l’art est une forme de prière, mais une prière adressée à un dieu sourd. Le cinéma indépendant, lui, est une prière murmurée dans une cathédrale en ruines, une incantation désespérée pour faire revenir les fantômes. À Buenos Aires, en 2026, on va projeter des films qui parlent de solitude, d’exil, de folie, de résistance – tous ces thèmes chers aux âmes tourmentées qui peuplent encore les salles obscures. Mais qui les verra ? Qui les écoutera ? Les festivaliers professionnels, ces nomades du tapis rouge, qui passent d’un continent à l’autre avec leurs badges VIP et leurs valises remplies de catalogues ? Les critiques, ces croque-morts de l’art, qui enterrent les films sous des montagnes de jargon avant même qu’ils n’aient vécu ? Ou peut-être quelques irréductibles, ces spectateurs acharnés qui croient encore que le cinéma peut changer le monde, alors qu’il ne change même plus les programmes des multiplexes ?

Parlons maintenant de l’Argentine, ce pays qui a fait de la crise une seconde nature. Buenos Aires, ville des contrastes, où les buildings flambant neufs côtoient les taudis, où les rêves de grandeur européenne se heurtent à la réalité d’un pays en perpétuelle convalescence. Le BAFICI y est chez lui, car il incarne cette tension entre l’effondrement et la renaissance, entre le désespoir et l’espoir têtu. Le cinéma argentin, d’ailleurs, est un cas d’école : comment filmer la décadence sans tomber dans le misérabilisme ? Comment parler de résistance sans verser dans le pathos ? Les réalisateurs argentins, de Fernando Solanas à Lucrecia Martel, ont toujours su trouver cette ligne de crête, ce point d’équilibre où la beauté naît de la laideur, où la lumière perce l’obscurité. En 2026, le BAFICI sera-t-il à la hauteur de cette tradition ? Ou sera-t-il simplement une vitrine de plus pour un cinéma indépendant qui a perdu son âme en chemin, un cinéma qui se complaît dans son propre narcissisme, dans son refus stérile de toute compromission ?

Le comportementalisme radical, cette école de pensée qui réduit l’homme à un ensemble de réactions conditionnées, nous offre ici une grille de lecture impitoyable. Que cherche-t-on dans un festival comme le BAFICI ? Une validation ? Une communauté ? Une échappatoire ? Les spectateurs y viennent pour se sentir vivants, pour vibrer au rythme des images qui dérangent, pour se convaincre qu’ils font partie d’une élite culturelle, d’une avant-garde esthétique. Les réalisateurs, eux, y viennent pour exister, pour prouver qu’ils ne sont pas morts, qu’ils ont encore quelque chose à dire. Et les organisateurs ? Ils jouent un jeu dangereux, celui de l’équilibriste qui doit contenter les sponsors sans trahir l’esprit du festival. Unifrance, par exemple, n’est pas là par hasard. L’organisme a besoin de se racheter une virginité culturelle, de montrer qu’il soutient aussi les petits, les marginaux, les rebelles. Mais attention : un cinéma indépendant soutenu par des institutions, c’est comme un anarchiste invité à dîner par le président – tôt ou tard, il faudra choisir entre la soupe et la révolution.

Résistance humaniste, disais-je. Mais résister à quoi, au juste ? À l’uniformisation des images ? À la mort de l’auteur ? À l’indifférence généralisée ? Le cinéma indépendant, s’il veut encore avoir un sens, doit être une arme, une bombe à retardement, un poison lent. Il doit déranger, choquer, réveiller. Pas en faisant du scandale pour le scandale, mais en montrant ce que personne ne veut voir : la vérité crue, la beauté monstrueuse, l’humanité dans ce qu’elle a de plus laid et de plus sublime. En 2026, le BAFICI aura-t-il le courage de programmer des films qui dérangent vraiment ? Des films qui ne se contentent pas de flatter les goûts des festivaliers, mais qui les confrontent à leurs propres contradictions ? Des films qui ne cherchent pas à plaire, mais à hanter ?

Je pense à ces réalisateurs qui tournent dans l’urgence, avec des budgets de misère, parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce que le cinéma est leur seule façon de respirer, de crier, de survivre. Je pense à ces films qui naissent dans l’ombre, qui circulent sous le manteau, qui échappent aux radars des distributeurs et des algorithmes. Ces films-là, ce sont les derniers bastions de la liberté artistique, les ultimes refuges de ceux qui refusent de se soumettre. Le BAFICI, en 2026, sera-t-il leur allié ou leur fossoyeur ? La question reste ouverte.

Une chose est sûre : dans un monde où tout est calculé, formaté, optimisé, le cinéma indépendant doit rester un espace de chaos, de désordre, d’imprévisible. Il doit être le grain de sable dans l’engrenage, la tache d’encre sur le contrat, le cri dans le silence. À Buenos Aires, en 2026, on aura peut-être l’occasion de voir si cette flamme brûle encore. Ou si elle n’est plus qu’un feu de paille, un dernier soubresaut avant l’extinction définitive.


Analogie finale :

Buenos Aires, ville-fantôme aux murs criblés de balles,
Où les rêves s’effritent comme du pain rassis.
Le BAFICI, ce miroir brisé tendu vers l’abîme,
Réfléchit nos visages, nos peurs, nos compromis.

Les films défilent, ombres chinoises sur un écran fissuré,
Tandis que dehors, la ville gronde, se tord, se débat.
Nous sommes les spectateurs d’une pièce sans fin,
Où chaque plan-séquence est un coup de couteau dans le dos.

Unifrance, ce joli drapeau planté sur un champ de ruines,
Nous rappelle que même les révolutions ont un prix.
Mais dans l’obscurité de la salle, une lueur persiste,
Celle d’un cinéma qui refuse de mourir,
Qui hurle, qui saigne, qui résiste,
Malgré tout, malgré nous, malgré eux.



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