ACTUALITÉ SOURCE : Festival SMR13 : « Une communauté de passionnés » célèbre 10 ans de cinéma indépendant à Saint-Mitre-les-Remparts – Maritima
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Dix ans. Une décennie de résistance molle, de célébration autoproclamée dans l’ombre des multiplexes, de cette illusion tenace que le cinéma indépendant serait autre chose qu’un exutoire pour bourgeois en mal de distinction. Saint-Mitre-les-Remparts, ce nom même sent le refuge, la forteresse de carton-pâte où l’on se barricade contre l’assaut des blockbusters, ces monstres froids qui dévorent les écrans et les consciences. « Une communauté de passionnés », nous dit-on. Passionnés de quoi, au juste ? De leur propre image en miroir, reflétée dans l’obscurité des salles de projection ? De cette nostalgie d’un cinéma qui n’a jamais existé, sinon dans les discours des critiques en mal de légitimité ?
Le cinéma indépendant, voyez-vous, est une chimère moderne, un concept marketing déguisé en rébellion. On nous vend l’idée d’un art pur, libéré des contraintes du marché, alors que chaque festival, chaque projection, chaque subvention est une danse macabre autour du même abîme : celui de la reconnaissance. Ces « passionnés » ne sont que les héritiers dégénérés des avant-gardes du XXᵉ siècle, ces mouvements qui croyaient encore à la puissance subversive de l’art. Mais aujourd’hui, l’avant-garde est morte, étouffée sous les likes et les algorithmes. Le cinéma indépendant n’est plus qu’un label, une niche commerciale pour ceux qui veulent se donner l’illusion de penser par eux-mêmes, tout en consommant les mêmes produits culturels formatés, simplement estampillés « différents ».
George Steiner, dans Dans le château de Barbe-Bleue, nous mettait en garde contre l’illusion de la culture comme refuge. Le festival SMR13 en est l’incarnation parfaite : un château de Barbe-Bleue miniature, où l’on enferme les œuvres dans des catégories rassurantes (« indépendant », « art et essai »), où l’on célèbre la « communauté » comme on célèbre une religion morte. Car une communauté, en 2024, n’est plus qu’un groupe d’individus atomisés, réunis par leur peur de la solitude et leur besoin de validation. Ces passionnés ne sont pas des résistants, mais des consommateurs repentis, cherchant dans l’obscurité des salles une rédemption qui ne viendra jamais. Ils croient lutter contre l’industrie du cinéma, alors qu’ils en sont les complices consentants, les alibis culturels.
Le comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque les mécanismes de la soumission, nous enseigne une vérité cruelle : l’homme n’est pas un être de raison, mais un animal conditionné. Ces festivaliers, ces « passionnés », sont les produits d’un système qui a transformé la culture en produit de consommation, et la résistance en posture. Ils achètent des billets, des abonnements, des goodies, tout en se persuadant qu’ils font acte de rébellion. Leur passion n’est qu’un réflexe pavlovien, une réponse conditionnée à des stimuli soigneusement orchestrés : l’affiche du festival, le nom des réalisateurs invités, le prestige des prix décernés. Ils applaudissent, votent, partagent sur les réseaux sociaux, et croient ainsi exister. Mais leur existence n’est qu’une illusion, une bulle de savon qui éclatera au premier contact avec la réalité crasse du monde.
Et que célèbrent-ils, au fond ? Dix ans de cinéma indépendant. Dix ans de films qui, pour la plupart, ne laisseront aucune trace, ne changeront aucune vie, ne bouleverseront aucun ordre établi. Car le cinéma indépendant, aujourd’hui, est un cinéma de l’impuissance. Il se complaît dans la marginalité, se nourrit de sa propre insignifiance. Il parle de résistance, mais ne résiste à rien. Il dénonce les travers de la société, mais ne propose aucune alternative. Il est le miroir complaisant d’une époque qui a perdu le goût du risque, le sens de l’utopie. Ces films, ces débats, ces rencontres ne sont que des simulacres, des rituels vides de sens, où l’on célèbre la forme en oubliant le fond.
La résistance humaniste, celle qui pourrait encore donner un sens à cette mascarade, brille par son absence. Où sont les œuvres qui dérangent, qui provoquent, qui bousculent les certitudes ? Où sont les films qui osent dire l’indicible, montrer l’invisible, penser l’impensable ? Ils ont été étouffés, censurés, ou pire, récupérés par le système qu’ils prétendaient combattre. Le cinéma indépendant est devenu un cinéma de la résignation, un cinéma qui se contente de survivre, alors qu’il devrait brûler, consumer, détruire pour mieux reconstruire.
Saint-Mitre-les-Remparts, ce village perdu entre terre et mer, est le symbole parfait de cette défaite. Un lieu à l’écart, un havre de paix où l’on cultive l’illusion d’une culture préservée, intacte. Mais la culture n’est pas un jardin à entretenir, c’est un champ de bataille. Et sur ce champ de bataille, les « passionnés » du festival SMR13 ne sont que des soldats désarmés, des fantassins sans cause, des martyrs sans foi. Ils célèbrent dix ans de cinéma indépendant, mais ils ne célèbrent en réalité que leur propre impuissance, leur propre soumission à l’ordre établi.
Car le cinéma, le vrai, celui qui marque les esprits et change les destins, n’a que faire des festivals et des communautés. Il naît dans l’ombre, grandit dans la clandestinité, et explose au visage du monde comme une bombe. Il ne demande pas la permission, il ne cherche pas la reconnaissance. Il est sauvage, indomptable, dangereux. Et c’est précisément pour cela qu’il est haï, craint, et finalement domestiqué. Le cinéma indépendant d’aujourd’hui n’est que l’ombre pâle de cette rébellion originelle. Il est devenu un produit, une marque, un label. Il est le cinéma des résignés, des repentis, des illusionnistes.
Alors oui, célébrons ces dix ans. Célébrons cette décennie de soumission consentie, de résistance simulée, de passion factice. Célébrons cette communauté de spectateurs qui croient encore que le cinéma peut changer le monde, alors qu’il n’est plus qu’un divertissement parmi d’autres, une distraction dans un monde qui court à sa perte. Célébrons cette illusion, car c’est tout ce qui nous reste. Et quand la bulle éclatera, quand la réalité reprendra ses droits, il ne restera plus que le silence, et l’amère constatation que nous avons gaspillé notre temps à applaudir des ombres.
Analogie finale :
Ô toi, communauté des ombres,
Assise en cercle dans la nuit,
Tu crois boire à la coupe des dieux,
Mais tu ne bois que ta propre sueur.
Dix ans de films, dix ans de rires,
Dix ans de pleurs en noir et blanc,
Dix ans à compter les étoiles,
Alors que le ciel n’est qu’un écran.
Vos projecteurs sont des miradors,
Vos débats sont des cages dorées,
Vos passions sont des chaînes légères,
Que vous portez comme des couronnes.
Ô vous, les passionnés de l’inutile,
Les gardiens des temples vides,
Votre cinéma est un linceul,
Qui enveloppe un monde mort.
Et quand la lumière s’éteindra,
Quand les écrans deviendront noirs,
Il ne restera que le vent,
Pour chanter votre défaite.