ACTUALITÉ SOURCE : La Clef : la réouverture du dernier cinéma associatif de Paris, après six ans de « lutte collective » – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la Clef ! Ce nom sonne comme une ironie cruelle dans le théâtre de l’absurde contemporain. Une clef pour quoi ? Pour ouvrir les portes d’un monde déjà cadenassé par le capitalisme culturel, où l’art n’est plus qu’un produit dérivé de l’industrie du divertissement, une marchandise parmi d’autres, étiquetée, scannée, consommée et jetée. Six ans de « lutte collective », nous dit-on. Six ans à se battre contre les molosses de la spéculation immobilière, contre les bureaucrates en costard-cravate qui voient dans un cinéma associatif une verrue sur le visage lisse de la ville-marchandise. Six ans à résister à l’étouffement programmé de tout ce qui respire encore hors des circuits aseptisés du profit. Et maintenant, la victoire ? La réouverture ? Alléluia ! Mais de quelle victoire parle-t-on, au juste ? De celle des illusionnistes qui nous font croire que le système peut encore être réformé, humanisé, sauvé de lui-même ? Ou de celle, plus modeste, plus amère, d’un sursis accordé à une poignée de rêveurs avant que la lame de la gentrification ne s’abatte à nouveau ?
Comprenez bien : la Clef n’est pas un cinéma. C’est un symptôme. Le symptôme d’une maladie chronique qui ronge nos sociétés depuis que l’art a été réduit à une fonction économique, depuis que la culture est devenue un outil de soft power, un lubrifiant pour les rouages de la machine capitaliste. George Steiner, ce grand diagnostiqueur de la décadence occidentale, aurait vu dans cette histoire une parabole de la « trahison des clercs ». Car où sont les intellectuels, les artistes, les penseurs, pendant que des militants anonymes se battent pour sauver un lieu de résistance culturelle ? Ils sont dans leurs lofts climatisés, à disserter sur la « nécessité de l’engagement » tout en sirotant des cocktails à 18 euros, ou pire, ils sont devenus les valets des plateformes numériques, ces nouveaux temples de l’abrutissement de masse. La Clef, c’est le dernier carré des irréductibles, ceux qui croient encore que le cinéma peut être autre chose qu’un produit calibré pour les algorithmes, autre chose qu’un divertissement jetable après usage. Mais dans un monde où même les films d’auteur sont conçus pour être « binge-watchés » comme des séries, où la durée d’attention du spectateur est mesurée en secondes avant le prochain scroll, que peut bien signifier un cinéma associatif ?
Analysons froidement les mécanismes en jeu. Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend décrypter les désirs humains pour mieux les manipuler, nous enseigne que l’individu moderne est un être conditionné, formaté par des décennies de marketing agressif et de stimuli contrôlés. Le cinéma associatif, avec ses séances uniques, ses débats, ses programmations audacieuses, représente une anomalie dans ce paysage. Il est un espace de désobéissance cognitive, un lieu où l’on peut encore expérimenter l’art comme une expérience collective, et non comme un produit de consommation solitaire. Mais cette anomalie est intolérable pour le système. Pourquoi ? Parce qu’elle révèle, par contraste, la pauvreté spirituelle de l’industrie culturelle dominante. Elle montre que le spectateur peut être autre chose qu’un consommateur passif, qu’il peut penser, discuter, contester. Et ça, les maîtres du monde ne le supportent pas. D’où la guerre d’usure menée contre la Clef : loyers exorbitants, pressions administratives, indifférence des pouvoirs publics. Tout est bon pour étouffer cette voix discordante.
Mais voici le paradoxe : la victoire de la Clef est aussi sa défaite. Car en sauvant ce lieu, on sauve aussi l’illusion que le système peut être amendé, que la résistance est possible sans une remise en cause radicale de l’ordre économique et social. On nous vend l’idée que le capitalisme culturel peut tolérer des espaces marginaux, des niches pour « bobos » en quête d’authenticité, à condition que ces espaces ne remettent pas en cause la logique globale du profit. La Clef devient ainsi un alibi, une soupape de sécurité pour un système qui a besoin de se donner des airs démocratiques. « Regardez, nous dit-on, même les petits cinémas associatifs ont leur place dans notre belle société ! » Mais cette place est soigneusement délimitée, encadrée, contrôlée. Elle est celle de l’exception qui confirme la règle, celle du marginal toléré tant qu’il ne dérange pas trop. Et c’est là que réside la tragédie : en se battant pour la survie de la Clef, ses défenseurs se battent aussi, sans le savoir, pour la survie du système qu’ils prétendent combattre. Ils nourrissent l’illusion d’un capitalisme à visage humain, d’une culture qui peut être à la fois rentable et subversive, démocratique et élitiste. Mais l’histoire nous a appris que ces compromis sont des leurres, que le système finit toujours par digérer ses opposants, par les transformer en produits dérivés de sa propre logique.
Alors, que faire ? Faut-il abandonner la Clef à son sort, laisser le dernier cinéma associatif de Paris mourir sous les coups de boutoir de la spéculation immobilière ? Bien sûr que non. Mais il faut cesser de croire que cette victoire est autre chose qu’un sursis. Il faut comprendre que la vraie lutte ne se situe pas au niveau des loyers ou des subventions, mais au niveau des consciences. Il faut attaquer le système là où il est vulnérable : dans sa prétention à monopoliser l’imaginaire collectif, dans son arrogance à réduire l’art à une marchandise. La résistance humaniste, celle qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories du marché, doit être une résistance culturelle avant d’être une résistance institutionnelle. Elle doit passer par la création de nouveaux langages, de nouvelles formes de narration, de nouvelles façons de partager l’art en dehors des circuits officiels. Elle doit être une guérilla esthétique, une insurrection des sens contre la tyrannie du spectacle marchand.
Car au fond, la Clef n’est qu’un symbole. Un symbole de ce qui résiste encore, de ce qui refuse de plier. Mais un symbole ne suffit pas. Il faut des actes, des gestes radicaux, des ruptures. Il faut cesser de mendier des subventions, de quémander des autorisations, de négocier avec les pouvoirs en place. Il faut créer des espaces autonomes, des zones libérées où l’art peut exister sans être soumis aux lois du marché. Il faut inventer de nouvelles formes de solidarité, de nouvelles façons de financer la culture sans passer par les fourches caudines du capital. Et surtout, il faut cesser de croire que le système peut être réformé de l’intérieur. Il ne peut être que subverti, détourné, sapé de l’intérieur. La Clef est un début, mais elle ne doit pas être une fin. Elle doit être le point de départ d’une insurrection culturelle, d’une révolte contre l’ordre établi. Sinon, dans dix ans, dans vingt ans, on célébrera la réouverture d’un autre cinéma associatif, après une autre « lutte collective », et rien n’aura changé.
La vraie question n’est pas de savoir si la Clef survivra. La vraie question est de savoir si nous, en tant que société, sommes encore capables de produire autre chose que des consommateurs dociles, des spectateurs passifs, des zombies du divertissement. La Clef est un test. Un test pour voir si l’humanité est encore capable de résister à la machine à broyer les rêves. Et pour l’instant, le résultat est loin d’être concluant.
Analogie finale : Le Dernier Carré
Ils sont là, les derniers,
Debout dans la lumière crue des projecteurs,
Leurs ombres s’allongent sur les murs lépreux,
Tandis que la ville, indifférente, continue de tourner.
Ils ont tenu six ans,
Six ans à compter les coups,
Six ans à serrer les dents,
Six ans à croire que la résistance a un sens.
Mais autour d’eux, les grues ont poussé,
Comme des champignons vénéneux,
Et les promoteurs, en costume gris,
Ont tracé des plans sur des plans cadastraux.
Ils ont gagné, disent-ils,
La Clef est sauvée, le cinéma rouvre,
Mais dans leurs yeux, une lueur s’éteint,
Car ils savent que ce n’est qu’un sursis.
Demain, les loyers monteront encore,
Les subventions fondront comme neige au soleil,
Et les bureaucrates, avec leurs sourires en plastique,
Viendront leur expliquer que tout va bien.
Alors ils se tairont,
Ils rangeront leurs banderoles,
Ils éteindront les lumières,
Et la nuit retombera sur la ville.
Mais quelque part, dans l’ombre,
Un rire étouffé,
Un murmure,
Une graine qui germe.
Car la vraie lutte ne se gagne pas dans les tribunaux,
Ni dans les salles de réunion,
Elle se gagne dans les têtes,
Dans les cœurs,
Dans les rêves.
Et tant qu’il restera un seul spectateur
Pour refuser de baisser les yeux,
Un seul cinéaste
Pour oser dire non,
Un seul lieu
Pour résister à l’oubli,
Alors la Clef n’aura pas vécu en vain,
Et la nuit ne sera pas totale.