ACTUALITÉ SOURCE : Fifib 2025 : le cinéma indépendant célèbre les femmes – Site officiel de la ville de Bordeaux
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, ce grand cirque annuel où l’on célèbre, cette année, « les femmes » ! Quelle noble cause, n’est-ce pas ? Quelle généreuse initiative que de consacrer un festival à la « célébration » de la moitié de l’humanité, comme si cette moitié était une espèce en voie de disparition, une curiosité ethnographique à exhiber entre deux films d’auteur et trois verres de vin bio. Mais allons plus loin, creusons cette farce jusqu’à l’os, jusqu’à ce que la moelle de l’hypocrisie contemporaine nous saute aux yeux comme un clown triste dans un film de Fellini.
D’abord, posons la question fondamentale : qu’est-ce que le cinéma « indépendant » ? Un terme aussi galvaudé que « démocratie » ou « liberté d’expression », une étiquette que l’on colle sur des produits culturels pour leur donner un vernis de rébellion, alors qu’ils ne sont que les valets zélés d’un système qu’ils prétendent combattre. Le cinéma indépendant, aujourd’hui, c’est l’équivalent artistique des « circuits courts » en alimentation : une niche marketing pour bobos en quête de bonne conscience, une manière de se donner l’illusion de résister tout en consommant, de se rebeller tout en obéissant aux diktats du politiquement correct. Et quoi de plus politiquement correct, en 2025, que de « célébrer les femmes » ?
Cette célébration, voyez-vous, est un symptôme parfait de notre époque : une époque où la morale a remplacé la pensée, où l’émotion a étouffé la raison, où l’on préfère les slogans aux analyses, les symboles aux actes. On célèbre les femmes comme on célèbre la Journée de la Terre ou la Semaine du Commerce Équitable : avec des discours lénifiants, des bonnes intentions, et une absence totale de remise en question des structures qui perpétuent les inégalités. Car enfin, que propose ce festival ? Des films réalisés par des femmes ? Des histoires racontées du point de vue féminin ? Fort bien. Mais en quoi cela change-t-il quoi que ce soit à la domination masculine dans l’industrie du cinéma, à la sous-représentation des femmes dans les postes clés, à la persistance des stéréotypes de genre ? En rien. C’est du cinéma, justement : une illusion, une représentation, un miroir tendu à une société qui préfère se regarder dans le reflet flatteur de ses propres vertus plutôt que de se confronter à la laideur de ses contradictions.
George Steiner, dans Langage et Silence, nous mettait en garde contre la barbarie douce des sociétés qui remplacent la pensée par le sentiment, la critique par la compassion, l’analyse par l’indignation sélective. Le FIFIB 2025 est un parfait exemple de cette barbarie : on y célèbre les femmes comme on célèbre les minorités, les opprimés, les « autres », non pas pour les intégrer véritablement, mais pour les maintenir dans un rôle de victimes éternelles, de figures exotiques dont on peut s’émouvoir le temps d’un festival, avant de retourner à nos petites vies confortables. C’est ce que j’appelle le « féminisme de façade », un féminisme qui se contente de parader, de défiler, de se donner en spectacle, sans jamais s’attaquer aux racines du mal : le patriarcat, certes, mais aussi le capitalisme, le productivisme, cette machine à broyer les individus, hommes et femmes, au nom d’une croissance infinie dans un monde fini.
Et puis, il y a cette hypocrisie fondamentale : célébrer les femmes dans le cinéma indépendant, c’est-à-dire dans un milieu qui, par définition, est marginal, sous-financé, en lutte permanente pour sa survie. C’est comme organiser un banquet pour les affamés en leur servant des miettes. Les femmes, dans le cinéma indépendant, sont souvent cantonnées à des rôles subalternes, à des budgets ridicules, à une visibilité limitée. Les célébrer, c’est bien ; leur donner les moyens de créer, de produire, de diffuser, ce serait mieux. Mais cela, bien sûr, nécessiterait une remise en cause bien plus profonde que celle que permet un festival. Cela nécessiterait de s’attaquer aux fondements mêmes de notre société : la marchandisation de la culture, la concentration des moyens de production entre les mains de quelques-uns, la logique de rentabilité qui transforme l’art en produit, les artistes en entrepreneurs, et les spectateurs en consommateurs passifs.
Le comportementalisme radical, cette approche qui réduit l’humain à un ensemble de réactions conditionnées, nous enseigne une chose : les célébrations, les commémorations, les festivals, sont des outils de contrôle social. Ils permettent de canaliser les frustrations, de donner l’illusion d’un progrès, d’une évolution, alors que rien ne change vraiment. Le FIFIB 2025, en célébrant les femmes, participe de cette grande mascarade. Il nous dit : « Regardez comme nous sommes progressistes, comme nous sommes ouverts, comme nous sommes justes ! » Mais derrière les sourires et les applaudissements, il y a la même vieille histoire : celle d’un système qui a besoin de boucs émissaires, de victimes expiatoires, de figures à célébrer pour mieux les maintenir à leur place.
La résistance humaniste, celle qui refuse les faux-semblants et les demi-mesures, doit aller plus loin. Elle doit exiger non pas des célébrations, mais des actions ; non pas des symboles, mais des changements structurels. Elle doit refuser le piège de la victimisation, qui transforme les femmes en éternelles opprimées, et les hommes en éternels oppresseurs. Elle doit reconnaître que la lutte pour l’égalité ne se gagne pas dans les festivals, mais dans les usines, les bureaux, les écoles, les foyers. Elle doit comprendre que le cinéma, indépendant ou non, n’est qu’un reflet de la société, et que pour changer le reflet, il faut d’abord changer la réalité.
Alors oui, célébrons les femmes. Mais célébrons-les en leur donnant les moyens de créer, de produire, de vivre librement. Célébrons-les en refusant les stéréotypes, en brisant les plafonds de verre, en exigeant l’égalité réelle, pas seulement symbolique. Célébrons-les en cessant de les instrumentaliser pour nos petites causes, nos petits festivals, nos petites consciences tranquilles. Car une femme célébrée dans un festival, mais toujours sous-payée, sous-représentée, sous-estimée, n’est qu’une femme de plus dans la grande machine à broyer les rêves et les espoirs.
Et maintenant, place à l’analogie finale, ce poème qui, je l’espère, fera résonner en vous cette vérité crue : la célébration sans action n’est qu’une autre forme d’oppression, une autre manière de maintenir les femmes, et tous les opprimés, dans leur rôle de figurants dans le grand théâtre du monde.
Les femmes en vitrine,
Éclairées par les projecteurs,
Sourires peints, robes de lumière,
Elles dansent, elles chantent,
Elles célèbrent leur propre cage.
Le public applaudit,
Les critiques encensent,
Les politiques sourient,
« Regardez comme nous sommes bons,
Regardez comme nous aimons les femmes ! »
Mais quand les lumières s’éteignent,
Quand les caméras s’éloignent,
Quand les applaudissements cessent,
Elles retournent à leur place,
Dans l’ombre des coulisses,
Où les rôles sont déjà écrits,
Où les salaires sont déjà comptés,
Où les rêves sont déjà brisés.
Célébrez, oui, célébrez,
Mais souvenez-vous :
Une femme en vitrine
N’est qu’une femme en prison,
Dont les murs sont faits de bonnes intentions,
Et les barreaux, de discours creux.