En Iran, le cinéma indépendant fait sa révolution : « Avec Femme, vie, liberté, un grand barrage a sauté » – Le Monde.fr







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Iran, le cinéma et la putréfaction des idoles


ACTUALITÉ SOURCE : En Iran, le cinéma indépendant fait sa révolution : « Avec Femme, vie, liberté, un grand barrage a sauté » – Le Monde.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’Iran ! Ce pays qui n’en finit pas de nous faire croire qu’il est autre chose qu’un théâtre d’ombres où les mollahs jouent aux marionnettistes depuis quarante ans, tirant les ficelles d’un peuple qui danse entre la prière et la pendaison. Et voilà que, comme par magie, le cinéma iranien indépendant se réveillerait, brandissant le slogan « Femme, vie, liberté » comme une formule sacrée capable de faire sauter les barrages de la censure. Mais attention, mes chers illusionnistes de l’analyse politique, ne nous y trompons pas : ce n’est pas le cinéma qui fait la révolution, c’est la révolution qui fait le cinéma. Et dans ce grand carnaval de la subversion, il faut savoir distinguer les acteurs des pantins, les cris authentiques des échos savamment orchestrés.

D’abord, posons les bases : le cinéma, en Iran comme ailleurs, n’a jamais été qu’un outil. Un outil de propagande, un outil de résistance, un outil de séduction. Les ayatollahs l’ont bien compris, eux qui ont transformé l’art en machine à endoctriner, en usine à produire des images pieuses où la femme n’est qu’un fantôme voilé et l’homme un soldat de Dieu. Mais voilà que, soudain, des réalisateurs osent filmer l’invisible, donner une voix aux sans-voix, montrer ce que le régime s’évertue à cacher : les visages, les corps, les désirs. « Un grand barrage a sauté », nous dit-on. Vraiment ? Ou bien ne s’agit-il que d’une fissure dans le mur, une brèche minuscule par laquelle s’engouffrent les espoirs des naïfs et les calculs des plus malins ?

Car, soyons cyniques – et le cynisme, ici, n’est que lucidité –, ce qui se joue en Iran n’est pas une libération, mais une négociation. Une négociation entre l’oppression et la résistance, entre la peur et le courage, entre ceux qui tiennent le fouet et ceux qui osent le défier. Le cinéma indépendant iranien n’est pas né d’hier : il a toujours existé, dans l’ombre, dans le silence, dans la clandestinité. Ce qui change aujourd’hui, c’est que le régime, sentant peut-être le vent tourner, laisse filtrer quelques images, quelques sons, comme on lâche un peu de lest pour éviter que le bateau ne chavire. C’est une stratégie vieille comme le monde : permettre une soupape de sécurité pour éviter l’explosion. Et les réalisateurs, dans leur enthousiasme, croient tenir la révolution entre leurs mains, alors qu’ils ne tiennent peut-être que des miettes de liberté, des concessions arrachées au prix de leur propre complicité.

George Steiner, ce grand déchiffreur des illusions humaines, nous a appris une chose : l’art n’est jamais neutre. Il est soit un instrument de domination, soit un acte de rébellion. En Iran, le cinéma indépendant se veut rébellion, mais il reste un art sous surveillance, un art qui doit composer avec les limites imposées par le pouvoir. Comment filmer la répression sans montrer la répression ? Comment dénoncer l’oppression sans nommer les oppresseurs ? Les réalisateurs iraniens sont des funambules : ils marchent sur un fil tendu entre la censure et la prison, entre l’audace et la compromission. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté de leur geste : ils croient défier le système, mais ils en sont aussi les produits. Leur cinéma est un miroir brisé, où se reflètent à la fois la révolte et la soumission, la liberté et l’enfermement.

Et puis, il y a cette fameuse phrase : « Femme, vie, liberté ». Trois mots qui claquent comme un drapeau planté sur les ruines de la tyrannie. Mais attention, encore une fois, à ne pas prendre les mots pour des actes. Ces mots, ils circulent, ils s’affichent, ils deviennent des slogans, des hashtags, des étendards. Mais que valent-ils, face à la réalité d’un pays où les femmes sont lapidées, où les hommes sont pendus, où la vie n’est qu’une longue attente de la mort ? Le cinéma peut-il vraiment incarner cette liberté, ou n’est-il qu’un leurre, une façon de donner l’illusion du changement pour mieux perpétuer l’ordre établi ?

Le comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque les mécanismes de la soumission, nous enseigne une vérité cruelle : l’homme est un animal conditionné. Il obéit, il se rebelle, il se soumet à nouveau, toujours dans un cycle sans fin. En Iran, les réalisateurs qui osent défier le régime savent qu’ils jouent avec le feu. Ils savent que chaque image, chaque mot, peut les conduire en prison ou pire. Mais ils continuent, parce que l’art, pour eux, est une forme de résistance, une façon de dire non à l’écrasement. Pourtant, cette résistance est-elle vraiment efficace, ou n’est-elle qu’un exutoire, une façon de se donner bonne conscience sans changer quoi que ce soit à l’ordre des choses ?

Car, au fond, que peut le cinéma face à la machine totalitaire ? Il peut montrer, dénoncer, émouvoir. Mais il ne peut pas renverser les tyrans. Il ne peut pas rendre leur dignité aux opprimés. Il ne peut pas effacer les décennies de terreur et d’humiliation. Le cinéma est un art de l’éphémère : il passe, il s’oublie, il se dilue dans le flux des images. Et les mollahs, eux, restent. Ils restent, immuables, comme des statues de sel, tandis que le peuple continue de danser sur le fil du rasoir, entre la soumission et la révolte.

Alors, oui, un barrage a peut-être sauté. Mais les barrages, on peut les reconstruire. Les tyrans, on peut les remplacer. Et les peuples, eux, continuent de souffrir, de se battre, de croire, malgré tout, en un avenir meilleur. Le cinéma iranien indépendant est un symptôme, pas un remède. Il est le signe que quelque chose bouge, mais il n’est pas la révolution. La révolution, si elle doit venir, viendra des rues, des usines, des maisons, des prisons. Elle viendra des femmes qui enlèvent leur voile, des hommes qui refusent de prier, des enfants qui dessinent des cœurs sur les murs. Elle ne viendra pas des écrans, fussent-ils ceux des plus grands festivals du monde.

Et c’est là que réside toute la tragédie de l’art sous les régimes autoritaires : il est à la fois un acte de résistance et une forme de complicité. Il résiste, mais il compose. Il dénonce, mais il se tait. Il montre, mais il cache. Le cinéma iranien indépendant est un miroir brisé, où se reflètent toutes les contradictions d’un pays qui n’en finit pas de se débattre entre l’espoir et le désespoir. Et nous, spectateurs occidentaux, nous nous émerveillons devant ces images, nous applaudissons ces réalisateurs, nous croyons voir la liberté en marche. Mais la liberté, la vraie, celle qui ne se contente pas de slogans et d’images, celle qui brûle les palais et renverse les idoles, cette liberté-là est encore loin. Très loin.

Alors, oui, célébrons ces films, ces réalisateurs, ces femmes et ces hommes qui osent dire non. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est qu’un début. Et les débuts, souvent, sont les moments les plus dangereux. Parce qu’ils donnent l’illusion du changement, alors que rien, ou presque, n’a encore changé. Le barrage a sauté ? Peut-être. Mais derrière le barrage, il y a encore la mer. Et la mer, en Iran, est une mer de larmes, de sang et de silence.

Analogie finale :


Le cinéma iranien est un oiseau blessé,
Qui chante encore, malgré ses ailes brisées.
Il croit voler vers la lumière,
Mais la cage est toujours là, invisible et fière.

Femme, vie, liberté, trois mots qui résonnent,
Comme un écho lointain, comme un rêve qui sonne.
Mais les murs sont épais, et les gardes sont là,
Prêts à frapper, prêts à tuer, prêts à tout casser.

L’oiseau chante, l’oiseau saigne,
L’oiseau rêve, l’oiseau geint.
Et nous, spectateurs lointains, nous applaudissons,
Sans voir les chaînes, sans entendre les prisons.

Un barrage a sauté, dit-on.
Mais la mer, elle, attend son heure.
Et quand elle viendra, déferlante et sauvage,
Elle emportera tout, même les images.



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