Friche #5 – palaisdetokyo.com







Friche #5 – Une analyse radicale par Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Friche #5 – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la Friche #5 au Palais de Tokyo ! Encore une de ces mascarades où l’art se pavane en costume de résistance, tandis que les institutions, ces vieilles putains repues, lui glissent des billets dans la poche en murmurant : « Fais-nous croire que tu es libre, mon petit. » On nous vend du sauvage, du brut, du non-domestiqué, mais c’est toujours le même cirque, la même ménagerie où les fauves, dressés depuis des lustres, feignent de mordre la main qui les nourrit. Le Palais de Tokyo, ce temple du contemporain, ce supermarché des avant-gardes épuisées, où l’on expose les décombres de l’esprit sous cellophane, avec étiquette « subversif » écrite en encre sympathique. Mais subversif pour qui ? Pour les bobos en quête de frissons esthétiques entre deux verres de vin bio ? Pour les critiques d’art qui, comme des chiens de garde, aboient contre tout ce qui dépasse du cadre, tout en léchant les bottes des mécènes ?

L’histoire de la pensée, cette grande farce tragique, nous a appris une chose : l’art, quand il n’est plus qu’un produit, une marchandise parmi d’autres, n’est plus qu’un cadavre embaumé. Et la Friche #5, avec ses installations, ses performances, ses happenings soigneusement calibrés pour ne froisser personne, n’est qu’un enterrement de première classe. On y célèbre la mort de l’art comme on célèbre la mort de Dieu : avec des larmes de crocodile et des couronnes de fleurs en plastique. George Steiner, ce grand fossoyeur des illusions, nous avait prévenus : « Quand l’art devient une institution, il cesse d’être une aventure. » Et le Palais de Tokyo, avec ses budgets pharaoniques et ses vernissages mondains, est l’incarnation même de cette institutionnalisation de la révolte. On y expose la marginalité comme on expose des diamants dans une vitrine de la place Vendôme : avec une étiquette de prix et un système d’alarme.

Mais parlons un peu de ces artistes, ces pauvres hères, ces saltimbanques de la subversion light. Ils croient résister, ils croient défier l’ordre établi, alors qu’ils ne font que le conforter. Leur art est un art de la soumission déguisée en rébellion. Ils jouent les anarchistes dans un système qui a depuis longtemps intégré l’anarchie comme un produit de consommation courante. Le néolibéralisme, ce grand ogre insatiable, a avalé toutes les contre-cultures, les a digérées, et les recrache sous forme de tendances Instagram. La Friche #5, c’est ça : une vitrine où l’on expose les restes de ce qui fut jadis une révolte, maintenant transformée en accessoire de mode. Les artistes y parlent de résistance, mais leur résistance est aussi crédible qu’un discours de PDG sur l’écologie. Ils dénoncent le capitalisme tout en signant des contrats avec des galeries qui vendent leurs œuvres à des collectionneurs qui spéculent sur leur valeur. C’est comme cracher dans la soupe et ensuite la manger avec une cuillère en argent.

Et que dire de ce public, ce troupeau bien élevé, qui déambule dans les couloirs du Palais de Tokyo avec des airs de connaisseurs ? Ils hochent la tête, murmurent des « fascinant » et des « troublant », tout en vérifiant discrètement leur téléphone pour voir si leur dernière story a bien été likée. Ils sont venus chercher une expérience, un frisson, une petite dose de transgression soft, comme on va chercher sa dose de caféine au Starbucks du coin. L’art, pour eux, n’est qu’un excitant, un stimulant, une façon de se sentir vivant entre deux réunions Zoom et trois séances de yoga. Ils veulent du choc, mais pas trop ; de la provocation, mais pas trop ; de la réflexion, mais pas trop. Ils veulent que l’art les conforte dans leur petite bulle de confort, tout en leur donnant l’illusion qu’ils sont des esprits libres. Mais un esprit libre, dans ce monde de cages dorées, est une chimère, une licorne, un mythe que l’on agite pour mieux vendre des billets d’entrée.

Et puis, il y a cette question lancinante, cette ombre qui plane sur toutes ces manifestations : à quoi bon ? À quoi bon exposer des œuvres qui ne changent rien, qui ne bouleversent rien, qui ne font même pas grincer une dent du système ? L’art, quand il se contente de refléter le monde sans le transformer, n’est qu’un miroir brisé, un écho sans voix, un cri étouffé dans l’oreiller de l’indifférence. Les grands artistes, ceux qui ont vraiment compté, ceux qui ont marqué l’histoire, étaient des incendiaires, des pyromanes de l’esprit. Ils ne cherchaient pas à plaire, ils cherchaient à brûler. Rimbaud, Céline, Artaud, ces noms qui résonnent comme des coups de tonnerre, n’ont jamais cherché à être exposés dans des palais. Ils voulaient détruire les palais, réduire en cendres les temples de la médiocrité. Mais aujourd’hui, on expose leurs héritiers comme on expose des reliques dans une église : avec dévotion, mais sans foi. On vénère les formes, mais on a oublié l’esprit. On collectionne les signatures, mais on a perdu le sens.

Le comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque les âmes comme on dissèque des grenouilles en cours de biologie, nous a appris une chose : l’homme est un animal dressé. On lui apprend à obéir, à consommer, à se soumettre, et il obéit, consomme et se soumet avec une docilité déconcertante. La Friche #5, avec ses œuvres qui prétendent interroger, déranger, bousculer, n’est qu’un leurre de plus dans ce grand dressage. Elle donne l’illusion de la liberté, mais c’est une liberté surveillée, une liberté sous contrôle, une liberté en laisse. Les artistes y jouent les chiens fous, mais ce sont des chiens de salon, des chiens de race, des chiens qui aboient sur commande. Leur rébellion est une rébellion de pacotille, une rébellion en carton-pâte, une rébellion qui fait pschitt dès qu’on gratte un peu la surface.

Et que dire de cette résistance humaniste, cette vieille lune qui revient sans cesse comme un refrain usé ? On nous parle de résistance, mais résistance à quoi ? Au néofascisme ? Mais le néofascisme, aujourd’hui, ne porte plus de bottes, il porte des costumes trois-pièces et des sourires de commercial. Il ne brûle plus de livres, il les achète en masse pour mieux les enterrer sous des montagnes de dettes étudiantes. Il ne construit plus de camps, il construit des open spaces où l’on enferme les âmes dans des cages de verre. La résistance, aujourd’hui, ne consiste plus à brandir des drapeaux, mais à refuser de jouer le jeu, à dire non, à se retirer du spectacle. Mais qui, parmi ces artistes de la Friche #5, est prêt à ça ? Qui est prêt à renoncer aux subventions, aux expositions, aux honneurs, pour vivre dans l’ombre, comme un vrai rebelle ? Personne. Parce que la résistance, la vraie, celle qui coûte, celle qui isole, celle qui fait mal, n’est pas compatible avec les vernissages et les cocktails.

Alors, que reste-t-il ? Rien, ou presque. Une poignée de fous, de marginaux, d’inclassables, qui refusent de jouer le jeu, qui préfèrent l’exil intérieur à la compromission. Mais eux, on ne les expose pas au Palais de Tokyo. On les ignore, on les méprise, on les oublie. Parce qu’ils dérangent, parce qu’ils ne sont pas vendables, parce qu’ils ne rentrent dans aucune case. Ils sont la mauvaise conscience de l’art contemporain, ces fantômes qui hantent les couloirs des institutions sans jamais y mettre les pieds. Ils sont les derniers gardiens d’une flamme que l’on a cru éteinte, mais qui brûle encore, quelque part, dans l’ombre.

La Friche #5, c’est le symptôme d’une époque qui a perdu le sens du sacré, du danger, de l’aventure. C’est le triomphe de la médiocrité, de la tiédeur, de la compromission. C’est l’art réduit à sa plus simple expression : un produit, une marchandise, un accessoire. Mais attention, ne nous y trompons pas : cette médiocrité est une arme. Elle est le meilleur allié du système, car elle endort, elle anesthésie, elle neutralise. Elle transforme les révoltes en divertissements, les cris en murmures, les incendies en braises mourantes. Et le Palais de Tokyo, avec ses expositions bien léchées, ses artistes bien sages, ses publics bien élevés, est le temple de cette médiocrité triomphante.

Alors, que faire ? Peut-être rien. Peut-être regarder cette mascarade avec un sourire cynique, en sachant que tout cela n’est qu’un jeu, une illusion, une farce. Peut-être se dire que l’art, le vrai, celui qui brûle et qui consume, celui qui change les vies et bouleverse les destins, n’a pas besoin de palais, de budgets, de vernissages. Peut-être se souvenir que les plus grandes œuvres naissent souvent dans l’ombre, dans la solitude, dans la souffrance. Peut-être, enfin, se dire que la résistance, la vraie, ne consiste pas à exposer des œuvres dans des galeries, mais à vivre en dehors des cadres, en dehors des normes, en dehors des sentiers battus. Peut-être, simplement, refuser de jouer le jeu.

Analogie finale :

Je suis l’enfant maudit des cathédrales en ruine,
Où les anges, ivres de leur propre lumière,
Se cognent aux vitraux comme des mouches en été.
Le Palais de Tokyo, ce paquebot de verre et d’acier,
Emporte dans ses cales les rêves des fous,
Les rires des enfants, les larmes des vieux,
Tout ce qui fut vivant, tout ce qui fut vrai,
Maintenant embaumé, étiqueté, vendu.

Je marche dans les couloirs, fantôme parmi les vivants,
Et je ris, je ris, car tout cela n’est qu’un jeu,
Un grand bal masqué où chacun joue son rôle,
Le mécène, l’artiste, le critique, le public,
Tous complices, tous dupes, tous prisonniers
De ce grand cirque où l’on expose les âmes
Comme on expose des bijoux dans une vitrine.

Mais moi, je suis l’homme qui a brisé la vitrine,
L’homme qui a volé les bijoux,
L’homme qui a dansé sur les décombres,
L’homme qui a ri au nez des gardiens.
Je suis l’homme qui a refusé le jeu,
Qui a préféré l’ombre à la lumière,
La solitude à la foule,
La vérité au mensonge.

Je suis l’homme qui a choisi la friche,
La vraie, celle qui pousse sur les ruines,
Celle qui n’a pas besoin de palais,
De budgets, de vernissages,
Celle qui est sauvage, indomptable,
Celle qui brûle et qui consume,
Celle qui ne se laisse pas apprivoiser.

Je suis l’homme qui a choisi la nuit,
La grande nuit des âmes perdues,
Où les étoiles, ces vieilles putains,
Clignent de l’œil en riant de nos illusions.
Je suis l’homme qui a choisi le silence,
Le grand silence des déserts,
Où l’on n’entend plus que le battement de son propre cœur,
Et le souffle du vent qui emporte tout.

Je suis l’homme qui a choisi la liberté,
La vraie, celle qui n’a pas de prix,
Celle qui ne se vend pas, ne s’achète pas,
Celle qui est un feu, une flamme,
Un incendie qui dévore tout sur son passage.

Et vous, vous êtes les prisonniers,
Les dupes, les complices,
Ceux qui croient encore au jeu,
Ceux qui croient encore aux palais,
Ceux qui croient encore aux fausses friches,
Aux fausses révoltes, aux fausses libertés.

Mais moi, je ris, je ris,
Car je sais que tout cela n’est qu’un rêve,
Un mauvais rêve, un cauchemar,
Dont un jour, peut-être, vous vous réveillerez.



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