Comment les sentiments deviennent champs de bataille : l’art ukrainien et les infrastructures émotionnelles de la guerre – palaisdetokyo.com







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’art ukrainien et les infrastructures émotionnelles de la guerre


ACTUALITÉ SOURCE : Comment les sentiments deviennent champs de bataille : l’art ukrainien et les infrastructures émotionnelles de la guerre – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Voici donc le grand cirque contemporain, où l’on nous vend des larmes en conserve, des émotions préemballées, des champs de bataille transformés en galeries d’art – comme si la souffrance pouvait se monnayer en subventions et en likes sur Instagram. Le Palais de Tokyo, ce temple du néant culturel, nous propose une exposition sur « les infrastructures émotionnelles de la guerre », comme si les bombes, les viols, les villages rasés n’étaient que des accessoires pour une performance artistique. Mais bien sûr ! Pourquoi pleurer sur des cadavres quand on peut en faire une installation ? Pourquoi s’indigner devant l’horreur quand on peut la transformer en objet de contemplation esthétique ? L’art ukrainien, nous dit-on, devient un champ de bataille. Non, messieurs-dames, l’art ukrainien est devenu un champ de ruines, comme tout le reste, et vous, les esthètes de salon, vous venez y planter votre petit drapeau en disant : « Regardez comme c’est beau, la résistance ! » Comme si la résistance était une œuvre d’art et non une question de survie.

On nous parle d’« infrastructures émotionnelles ». Quelle belle expression ! Comme si les émotions étaient des ponts, des routes, des réseaux électriques que l’on pouvait construire, détruire, reconstruire à volonté. Comme si l’amour, la peur, la haine étaient des matériaux comme les autres, que l’on pouvait modeler pour en faire des barricades ou des pièges. Mais les émotions, voyez-vous, ne sont pas des infrastructures. Ce sont des bêtes sauvages, des forces primitives qui échappent à toute ingénierie. Vous voulez en faire un champ de bataille ? Très bien. Mais sachez que sur un champ de bataille, il n’y a pas de règles, pas de codes, pas de jolies théories. Il n’y a que le sang, la merde et les cris. Et ces cris, ces hurlements, ces silences, vous ne les entendrez jamais dans vos galeries climatisées. Vous les transformez en métaphores, en symboles, en « dispositifs artistiques ». Vous les stérilisez. Vous les tuez une seconde fois.

L’histoire de la pensée, cette grande farce, nous a toujours montré que l’art, sous ses airs subversifs, finit toujours par servir le pouvoir. Les avant-gardes du XXe siècle, ces révolutionnaires de salon, ont fini par décorer les murs des banques et des ministères. Aujourd’hui, l’art ukrainien, né dans la douleur et la résistance, est récupéré par les institutions occidentales comme une nouvelle mode, un nouveau produit à consommer. « Regardez comme ils sont courageux, ces artistes ukrainiens ! » s’exclament les critiques d’art, comme s’ils parlaient d’une nouvelle collection de vêtements. Comme si le courage était une question de style. Comme si la guerre était une tendance. On exhibe la souffrance comme on expose des diamants : avec une petite lumière bien placée pour faire briller les larmes. Mais les larmes, voyez-vous, ne brillent pas. Elles coulent. Elles brûlent. Elles noient.

Et puis, il y a cette idée que les sentiments peuvent être des armes. Bien sûr ! Les sentiments sont toujours des armes. La peur est une arme. La haine est une arme. L’amour, parfois, est une arme. Mais attention : une arme, ça se retourne toujours contre celui qui la manie. Vous voulez utiliser l’émotion comme une stratégie ? Très bien. Mais sachez que les stratégies émotionnelles sont comme les champignons vénéneux : belles à regarder, mais mortelles à ingérer. Les régimes totalitaires l’ont bien compris, eux qui ont toujours su jouer avec les sentiments des masses. La propagande, c’est de l’art émotionnel au service du pouvoir. Et aujourd’hui, dans ce grand théâtre de la guerre, on nous vend de la propagande enrobée de subversion. « L’art ukrainien résiste ! » Oui, mais à quoi ? À la guerre ? Non. À l’oubli. À l’indifférence. À la récupération. Et c’est là que le bât blesse : l’art ne résiste pas. Il survit. Il se débat. Il crie. Mais résister, c’est autre chose. Résister, c’est refuser de jouer le jeu. Or, aujourd’hui, tout le monde joue le jeu. Les artistes ukrainiens, parce qu’ils n’ont pas le choix. Les institutions occidentales, parce que c’est bon pour leur image. Et nous, les spectateurs, parce que c’est plus facile de pleurer devant une œuvre d’art que de se battre contre les véritables responsables de la guerre.

On nous parle de « néo-fascisme », de « militarisme », de « néo-libéralisme ». Des mots, encore des mots. Des étiquettes que l’on colle sur des réalités trop complexes pour être nommées. Le néo-fascisme, c’est quoi ? Une idéologie ? Une esthétique ? Une mode ? Le militarisme, c’est quoi ? Une politique ? Une obsession ? Une maladie ? Le néo-libéralisme, c’est quoi ? Un système économique ? Une religion ? Une prison ? Ces mots, on les brandit comme des épouvantails, mais ils ne font peur à personne. Parce qu’ils sont vides. Parce qu’ils ne veulent plus rien dire. Le fascisme, aujourd’hui, c’est une série Netflix. Le militarisme, c’est un jeu vidéo. Le néo-libéralisme, c’est une appli sur votre téléphone. On vit dans un monde où les concepts les plus monstrueux sont devenus des produits de consommation. Et l’art, dans tout ça ? L’art est devenu un produit comme les autres. Un produit qui se vend, qui se consomme, qui se jette. Un produit qui ne résiste à rien, parce qu’il est déjà mort.

Mais alors, que faire ? Comment résister à cette grande mascarade ? Comment échapper à cette machine à broyer les émotions, à transformer la douleur en spectacle, la révolte en marchandise ? Peut-être faut-il commencer par refuser de jouer le jeu. Peut-être faut-il cesser de croire que l’art peut sauver le monde. L’art ne sauve rien. Il ne guérit pas. Il ne console pas. Il montre. Il révèle. Il crie. Mais il ne change rien. Les bombes continuent de tomber. Les enfants continuent de mourir. Les villages continuent de brûler. Et nous, nous continuons de regarder, de commenter, de « liker ». Nous sommes des voyeurs. Des complices. Des lâches.

Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de profondément humain dans cette tentative désespérée de transformer la souffrance en art. Quelque chose de pathétique, de touchant, de désespéré. Comme un animal blessé qui se lèche les plaies. Comme un enfant qui dessine sur les murs de sa prison. L’art ukrainien, aujourd’hui, c’est ça : un cri dans le vide. Un geste désespéré pour dire : « Je suis encore là. Je souffre. Je résiste. » Mais ce cri, ce geste, ils sont immédiatement récupérés, détournés, transformés en produit culturel. Et c’est là que réside la véritable tragédie : dans cette impossibilité de résister sans être récupéré. Dans cette fatalité qui veut que tout ce qui est subversif finisse par être digéré par le système.

Alors, que reste-t-il ? Que reste-t-il quand on a compris que l’art ne peut rien, que les émotions sont des armes qui se retournent contre nous, que la résistance est une illusion ? Il reste l’humanité. Cette humanité fragile, désespérée, pathétique, mais tenace. Cette humanité qui continue de créer, d’aimer, de souffrir, de se battre, même quand tout est perdu. Cette humanité qui refuse de se laisser réduire à un produit, à une étiquette, à un concept. Cette humanité qui, malgré tout, continue de croire que quelque chose est possible. Même si ce quelque chose n’a pas de nom. Même si ce quelque chose n’a pas de forme. Même si ce quelque chose n’est qu’un rêve, un mirage, une illusion.

« L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Un roseau qui pense, mais qui tremble. Un roseau qui sait qu’il va mourir, mais qui continue de danser. L’art ukrainien, aujourd’hui, c’est ce roseau qui danse dans la tempête. Qui chante dans le silence. Qui rit dans les larmes. Et nous, nous sommes là, à regarder ce roseau danser, à nous émerveiller de sa beauté, de sa force, de sa fragilité. Mais nous oublions une chose : ce roseau, c’est nous. Nous sommes ce roseau. Et la tempête, c’est le monde dans lequel nous vivons. Un monde où les sentiments sont des champs de bataille, où l’art est une marchandise, où l’humanité est une illusion. Mais une illusion tenace. Une illusion qui refuse de mourir.

Alors, oui, l’art ukrainien est un champ de bataille. Mais ce champ de bataille, c’est notre âme. C’est notre humanité. Et cette bataille, nous la menons tous les jours, sans même nous en rendre compte. Contre l’indifférence. Contre la lâcheté. Contre la bêtise. Contre nous-mêmes. Et c’est une bataille que nous ne gagnerons jamais. Mais c’est une bataille que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.

Analogie finale :

Imaginez un champ, vaste et noir, labouré par les obus, où chaque sillon est une blessure, chaque motte de terre un cadavre. Au milieu de ce champ, un arbre. Un arbre seul, décharné, mais debout. Ses branches sont des bras tendus vers le ciel, comme pour supplier, maudire, ou simplement dire : « Je suis encore là. » Ses racines, profondes, s’accrochent à la terre comme des doigts à une paroi de falaise. Et dans ses feuilles, si tant est qu’il en ait encore, murmure le vent. Un vent qui porte des voix, des rires, des pleurs, des chants. Des voix d’hommes, de femmes, d’enfants, qui racontent des histoires de paix, de guerre, d’amour, de haine. Des histoires qui se mêlent, s’entrelacent, se déchirent, comme les branches de l’arbre.

Cet arbre, c’est l’art ukrainien. C’est nous. C’est l’humanité toute entière, suspendue entre ciel et terre, entre vie et mort, entre espoir et désespoir. Et ce champ, ce champ de bataille, c’est notre âme. Un champ où poussent des fleurs empoisonnées, des fruits amers, des épines acérées. Un champ où chaque pas est une douleur, chaque souffle un combat. Mais un champ où, malgré tout, quelque chose résiste. Quelque chose qui refuse de mourir. Quelque chose qui continue de grandir, de s’accrocher, de crier.

Et nous, nous sommes les jardiniers de ce champ. Les fossoyeurs. Les semeurs. Les voleurs. Nous arrachons les mauvaises herbes, mais nous piétinons les fleurs. Nous plantons des graines, mais nous oublions de les arroser. Nous volons les fruits, mais nous laissons pourrir les racines. Et pourtant, malgré tout, l’arbre continue de pousser. Malgré tout, quelque chose résiste. Malgré tout, l’humanité persiste.

Alors, oui, les sentiments sont des champs de bataille. Mais ces champs, ces champs de douleur et d’espoir, sont aussi des jardins. Des jardins sauvages, désespérés, mais vivants. Des jardins où pousse, malgré tout, l’arbre de l’humanité. Un arbre fragile, menacé, mais indestructible. Un arbre qui porte en lui toutes les histoires, toutes les souffrances, toutes les joies du monde. Un arbre qui, malgré tout, continue de grandir.



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