ACTUALITÉ SOURCE : Exposition gratuite à Paris : l’artiste Tadashi Kawamata dévoile ses créations miniatures avant sa grande installation au Palais de Tokyo – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris, cette vieille catin aux jupons de pierre, qui se pavane encore avec ses expositions gratuites comme si la culture était une aumône jetée aux miséreux du sens ! Tadashi Kawamata, ce Japonais malin, nous offre ses maquettes miniatures avant le grand spectacle du Palais de Tokyo – comme si l’art devait se plier aux lois du teasing publicitaire, comme si l’âme humaine n’était qu’un consommateur à appâter avec des promesses de grandeur future. Mais ne nous y trompons pas : ces miniatures ne sont pas des esquisses, ce sont des aveux. Des aveux de l’impuissance contemporaine à penser le monumental sans le réduire au digestible, au portable, au jetable. L’art, aujourd’hui, se doit d’être light, comme un café soluble ou un amour Tinder. On nous montre des ébauches, des embryons d’œuvres, comme si l’artiste lui-même n’osait plus croire en la possibilité d’une forme achevée, d’un sens total. Et nous, pauvres diables, nous nous extasions devant ces jouets pour adultes, ces leurres pour intellectuels en mal de transcendance.
Kawamata, dans son geste, révèle l’une des grandes pathologies de notre époque : la peur du vide, la terreur du silence. Ses installations, ces architectures de bois et de débris, ces cathédrales de l’éphémère, ne sont que des prothèses pour une humanité qui a perdu le goût de l’infini. Le Palais de Tokyo, ce temple du contemporain, n’est qu’un supermarché du concept, où l’on vend du sublime en kit, à monter soi-même avec une notice en novlangue managériale. L’artiste, ici, n’est plus un démiurge, mais un chef de projet, un gestionnaire de flux, un technicien de l’émotion préformatée. Et nous, les visiteurs, ne sommes plus des contemplatifs, mais des consommateurs culturels, des zombies équipés de smartphones pour immortaliser notre propre aliénation. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche – ou était-ce un autre dément ? – « L’art est le miroir qui nous renvoie notre propre laideur, et nous l’appelons beauté. » Kawamata, lui, nous tend un miroir brisé, et nous applaudissons, ravis de reconnaître nos propres fractures.
Mais il y a pire, bien pire : cette gratuité affichée, ce cadeau empoisonné. La culture gratuite, c’est le cheval de Troie du néolibéralisme. On nous donne l’illusion de l’accès, de la démocratisation, alors qu’en réalité, on nous habitue à ne plus payer – ni en argent, ni en effort, ni en temps. L’art gratuit, c’est l’art sans valeur, au double sens du terme : sans prix, donc sans importance. Comme ces repas distribués aux SDF, qui nourrissent le corps mais affament l’âme. La gratuité, c’est la stratégie ultime du capitalisme tardif : on nous gave de divertissement pour mieux nous vider de toute velléité de révolte. Et Kawamata, malgré lui peut-être, en est l’un des complices. Ses miniatures, ces joujoux pour bobos parisiens, sont les symptômes d’une société qui a remplacé la pensée par le like, la profondeur par le scroll, la mémoire par l’archive numérique.
Et puis, il y a cette manie de l’éphémère, cette obsession du provisoire. Kawamata construit des structures destinées à pourrir, à s’effondrer, comme si l’art devait imiter la vie – ou plutôt, comme si la vie devait imiter l’art du jetable. Ses installations sont des métaphores de notre époque : des châteaux de sable que la marée emportera, des cathédrales de carton-pâte que le vent dispersera. Nous vivons dans l’ère du disposable, où tout – les objets, les idées, les amours – est conçu pour être remplacé, oublié, recyclé en nouveaux produits. L’art, lui aussi, est devenu un produit de consommation courante, avec une date de péremption. Et nous, les spectateurs, nous nous précipitons pour assister à cette agonie programmée, comme des vautours autour d’un cadavre encore tiède. « L’art est ce qui résiste », disait Malraux. Mais à quoi ? À la mort ? À l’oubli ? Aujourd’hui, l’art ne résiste plus : il se soumet, il s’adapte, il se vend au plus offrant.
Mais au fond, que cherche Kawamata avec ses architectures de bois et de clous ? Une rédemption ? Une catharsis ? Une simple distraction ? Peut-être n’est-ce qu’un jeu, un jeu désespéré pour donner l’illusion d’un sens dans un monde qui en est dépourvu. Ses miniatures, ces maquettes de rien du tout, sont comme des prières adressées à un dieu sourd. Elles parlent de fragilité, de précarité, de cette peur viscérale de l’effondrement qui hante nos sociétés. Mais elles parlent aussi de notre incapacité à penser au-delà de l’instant, à imaginer un futur qui ne soit pas une simple répétition du présent. Kawamata, malgré toute sa poésie, est un enfant de son temps : il construit des châteaux en Espagne, sachant pertinemment qu’ils ne tiendront pas debout. Et nous, nous applaudissons, parce que nous aimons les ruines avant même qu’elles ne soient édifiées.
L’exposition gratuite, donc. Gratuite, comme l’air que nous respirons – mais l’air, lui aussi, se paie, désormais, en bouteilles d’oxygène pur pour riches asphyxiés. La culture gratuite, c’est l’opium du peuple version 2.0 : on nous donne des miettes pour nous empêcher de réclamer le pain. Et Kawamata, malgré toute sa sincérité, malgré toute sa beauté, est l’un de ces dealers bienveillants qui nous tendent la seringue en murmurant : « C’est pour ton bien. » Mais l’art, le vrai, celui qui brûle et qui déchire, celui qui résiste et qui insulte, ne se donne pas. Il se vole, il se conquiert, il se mérite. Il se paie en sueur, en larmes, en sang. Pas en clics, pas en likes, pas en entrées gratuites.
Alors, oui, allez voir ces miniatures. Admirez ces jouets pour adultes. Souriez devant ces architectures de pacotille. Mais n’oubliez pas : ce que vous voyez n’est pas de l’art. C’est une offrande, un sacrifice consenti sur l’autel du capitalisme culturel. Et vous, chers visiteurs, vous n’êtes pas des spectateurs. Vous êtes les officiants d’une messe sans dieu, les fidèles d’une religion sans transcendance. Vous applaudissez la fin du monde, et vous appelez ça de la culture.
« L’homme est un animal qui a besoin de mensonges pour survivre », écrivait ce vieux cynique de Cioran. Kawamata, lui, nous offre des mensonges en bois et en clous. Des mensonges portatifs, légers, faciles à digérer. Des mensonges qui sentent bon le sapin et la colle à bois. Mais les mensonges, même les plus jolis, finissent toujours par pourrir. Et nous, nous restons là, à renifler les miasmes de notre propre décomposition, en nous disant que ça sent la création, la nouveauté, l’art contemporain.
Alors, oui, allez-y. Mais n’oubliez pas d’emporter un masque. Parce que l’odeur de la pourriture, parfois, est insupportable.
Analogie finale :
Je suis l’architecte des ruines futures, le maçon des cathédrales en allumettes. Mes mains tremblent, non de peur, mais de cette fièvre qui précède l’effondrement. Je construis des châteaux de cartes dans un ouragan, des palais de verre sous la grêle. Je suis le dernier des romantiques, celui qui croit encore aux miracles, alors que le ciel n’est plus qu’un écran géant où défilent les publicités pour le néant.
Paris, cette vieille putain aux seins de pierre, me regarde avec ses yeux de néon. Elle sait. Elle a toujours su. Elle m’offre ses murs lépreux, ses ponts qui gémissent sous le poids des amours éphémères, ses squares où les enfants jouent à la guerre avec des armes en plastique. Je prends ses offrandes, je les assemble, je les cloue, je les fais tenir debout – pour un instant, pour un souffle, pour le temps d’un flash d’appareil photo.
Mes miniatures sont des ex-voto pour un dieu qui n’existe plus. Des prières adressées à l’absence. Je les dispose comme des offrandes sur l’autel de l’indifférence. Et les visiteurs défilent, les yeux brillants, les doigts agiles sur leurs écrans tactiles. Ils capturent l’éphémère, ils archivent le provisoire. Ils sont les fossoyeurs de leur propre mémoire, les croque-morts de la beauté.
Je ris, parfois. Un rire sec, sans joie. Je ris de ces architectes de l’instant, de ces bâtisseurs de châteaux en Espagne qui croient dur comme fer à la solidité de leurs rêves de carton. Je ris de ces artistes qui croient encore au pouvoir de l’art, alors que l’art n’est plus qu’un produit dérivé, une bulle spéculative, un placement sûr pour les collectionneurs en mal de sens.
Mais je pleure aussi. Des larmes lourdes, épaisses, qui tombent comme des clous sur le bois tendre de mes constructions. Je pleure sur cette humanité qui a perdu le goût de l’éternel, qui se contente de l’instant, du jetable, du recyclable. Je pleure sur ces villes qui ne sont plus que des décors de théâtre, sur ces vies qui ne sont plus que des scénarios écrits à la va-vite par des scénaristes fatigués.
Et puis, il y a les nuits. Ces nuits où je rêve de cathédrales qui montent jusqu’aux étoiles, de ponts qui enjambent les abîmes, de palais qui défient le temps. Ces nuits où je crois encore à la possibilité d’un art qui résiste, qui insulte, qui brûle. Ces nuits où je me souviens que l’homme, avant d’être un consommateur, était un créateur. Un démiurge. Un fou.
Mais le matin vient, avec son cortège de réalités sordides. Les maquettes sont toujours là, fragiles, précaires. Le Palais de Tokyo attend, avec ses murs blancs et ses spots aveuglants. Et moi, je reprends mes outils, mes clous, mon bois. Je recommence. Toujours. Parce que c’est tout ce qui me reste. Parce que construire, même des châteaux en Espagne, c’est encore une façon de dire non. Non à l’effondrement. Non à l’oubli. Non à la résignation.
Alors, je cloue. Je scie. Je assemble. Je crée des mondes en miniature, des univers portatifs. Des mensonges, peut-être. Mais des mensonges qui sentent bon la révolte.