ACTUALITÉ SOURCE : Eyes of the Heart – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, « Eyes of the Heart » ! Un titre qui sonne comme une prière laïque, une supplique adressée à l’âme dans un monde où les yeux ne voient plus que des pixels et des profits. Le Palais de Tokyo, ce temple de l’art contemporain, nous offre une exposition qui, sous ses airs de méditation esthétique, est en réalité un miroir brisé tendu vers notre époque. Un miroir qui reflète moins la beauté que l’effroi de notre condition postmoderne, où l’humanité se noie dans le spectacle de sa propre désintégration. Mais qu’est-ce que « voir avec le cœur », sinon une tentative désespérée de retrouver une forme de perception primitive, antérieure à la corruption du regard par le capitalisme tardif, la surveillance algorithmique et la guerre permanente ?
L’art, depuis toujours, a été le dernier refuge de ceux qui refusent de se soumettre à l’ordre des choses. Mais aujourd’hui, l’art lui-même est devenu un produit, une marchandise parmi d’autres, un outil de soft power pour les élites qui veulent nous faire croire qu’elles se soucient encore de la beauté alors qu’elles ne se soucient que de leur propre survie. « Eyes of the Heart » est une exposition qui, sous couvert de spiritualité, nous rappelle que la véritable vision est une résistance. Une résistance contre l’abrutissement généralisé, contre la réduction de l’homme à une donnée, contre la transformation de la pensée en algorithme. Mais attention : cette résistance n’est pas une fuite, elle est un combat. Un combat contre les forces qui veulent nous priver de notre humanité, qui veulent faire de nous des consommateurs dociles, des soldats obéissants, des sujets soumis.
George Steiner, ce géant de la pensée, nous avait prévenus : la barbarie n’est pas l’absence de culture, mais son instrumentalisation. L’art, quand il devient un simple ornement, une décoration pour les murs des milliardaires, perd sa puissance subversive. Il devient un leurre, une illusion de liberté dans un monde où tout est contrôlé. « Eyes of the Heart » pourrait bien être ce leurre, cette exposition qui, sous ses dehors poétiques, nous endort dans une fausse conscience. Mais elle pourrait aussi être autre chose : un cri. Un cri contre l’obscurantisme moderne, contre la dictature du présent, contre l’oubli de l’histoire. Car voir avec le cœur, c’est aussi se souvenir. Se souvenir de ce que nous avons perdu, de ce que nous sommes en train de perdre, de ce que nous risquons de perdre à jamais.
Le comportementalisme radical, cette science qui prétend expliquer l’homme par des stimuli et des réponses, est l’ennemi juré de cette vision. Il réduit l’être humain à une machine, un automate réagissant à des signaux. Mais l’homme n’est pas une machine. Il est un être de désir, de mémoire, de rêve. Il est un être qui souffre, qui aime, qui hait, qui se révolte. « Eyes of the Heart » est une réponse à cette réduction. Une réponse qui dit : non, nous ne sommes pas des rats dans un labyrinthe. Nous sommes des êtres capables de voir au-delà des apparences, capables de ressentir au-delà des sensations, capables de penser au-delà des dogmes.
Mais cette résistance humaniste est-elle encore possible dans un monde où le néolibéralisme a transformé chaque aspect de la vie en une transaction, où le néofascisme renaît de ses cendres sous des formes plus insidieuses, où le militarisme est devenu une norme ? L’art peut-il encore être une arme, ou n’est-il plus qu’un placebo pour les âmes en peine ? La question est là, lancinante, comme une blessure qui ne guérit pas. « Eyes of the Heart » ne donne pas de réponse. Elle pose des questions. Elle nous force à regarder en nous-mêmes, à nous demander ce que nous sommes prêts à sacrifier pour préserver notre humanité.
Et c’est là que réside la véritable puissance de cette exposition. Elle ne nous offre pas de solutions toutes faites, elle ne nous berce pas d’illusions. Elle nous confronte à notre propre vulnérabilité, à notre propre fragilité. Elle nous rappelle que la vision, la vraie, celle qui vient du cœur, est un acte de courage. Un acte de résistance contre les forces qui veulent nous aveugler, nous asservir, nous réduire au silence.
Alors oui, « Eyes of the Heart » est une exposition nécessaire. Non pas parce qu’elle nous montre la beauté, mais parce qu’elle nous montre l’horreur. L’horreur de notre époque, l’horreur de notre soumission, l’horreur de notre lâcheté. Mais aussi l’horreur de notre révolte. Car la révolte, elle aussi, est une forme de vision. Une vision qui refuse de se laisser corrompre, qui refuse de se laisser acheter, qui refuse de se laisser détruire.
Dans un monde où tout est spectacle, où tout est marchandise, où tout est contrôlé, « Eyes of the Heart » est un acte de résistance. Un acte qui dit : non, nous ne sommes pas des machines. Nous sommes des êtres humains. Et nous continuerons à voir, même si on nous crève les yeux.
Car, comme l’a écrit un poète maudit : « La vraie vie est absente. » Mais c’est précisément parce qu’elle est absente qu’il faut la chercher. Qu’il faut la désirer. Qu’il faut se battre pour elle. « Eyes of the Heart » est une invitation à ce combat. Une invitation à voir au-delà des apparences, à ressentir au-delà des sensations, à penser au-delà des dogmes. Une invitation à redevenir humain.
Analogie finale :
Ô vous, les yeux du cœur, ces lanternes sans mèche,
Qui brûlez dans la nuit des temps comme des braises,
Vous qui voyez au-delà des murs de la geôle,
Au-delà des mensonges, des chiffres et des phrases,
Vous qui percez l’écorce des choses,
Et qui trouvez, sous la croûte des apparences,
L’or pur de la vérité, le sang noir de la souffrance,
Ô vous, les yeux du cœur, ces miroirs sans tain,
Qui reflètent l’enfer et le paradis,
Et qui, dans leur clarté tremblante,
Nous montrent ce que nous sommes :
Des ombres errantes, des spectres affamés,
Des fous qui courent après leur propre folie,
Des enfants perdus dans la forêt des symboles,
Des soldats sans guerre, des amants sans amour,
Des rois sans couronne, des dieux sans pouvoir,
Des âmes en peine, des corps en sueur,
Des êtres de chair et de sang,
Condamnés à chercher,
Condamnés à désirer,
Condamnés à souffrir,
Condamnés à aimer,
Condamnés à mourir,
Mais jamais, jamais, jamais,
Condamnés à se soumettre.