ACTUALITÉ SOURCE : Nocturnes d’été Gratuites – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les Nocturnes d’été gratuites au Palais de Tokyo, ce temple moderne où l’art se donne en spectacle comme un mendiant bien élevé tend la main sous les néons des galeries marchandes. Gratuites, dites-vous ? Comme l’air que nous respirons, comme l’eau que nous buvons avant qu’elle ne soit privatisée, comme la culture avant qu’elle ne devienne un produit de luxe pour bobos en mal de distinction sociale. Gratuites, oui, mais à quel prix ? À quel prix ce simulacre de générosité, cette aumône esthétique jetée en pâture aux masses avides de sens dans un monde qui n’en a plus ?
Observons d’abord le geste lui-même : offrir des nuits d’art gratuitement, c’est comme distribuer des miettes de pain aux oiseaux en pleine tempête. Cela flatte la conscience des institutions, cela donne l’illusion d’une démocratie culturelle, cela permet aux élites de se congratuler dans leur bienveillance calculée. Mais derrière cette façade philanthropique se cache une réalité bien plus sordide : la culture gratuite est une culture domestiquée, une culture qui a appris à se tenir sage, à ne pas mordre la main qui la nourrit. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche, « l’État ment dans toutes les langues du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment – et ce qu’il possède, il l’a volé ». Ici, l’État et ses satellites culturels volent l’art à sa propre essence pour en faire un outil de pacification sociale.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : pacifier. Dans une époque où les inégalités explosent, où la précarité devient la norme, où le désespoir social suinte comme une plaie ouverte, offrir des nuits d’art gratuites, c’est comme jeter des bonbons à des enfants affamés. Cela calme les esprits, cela donne l’illusion d’un monde encore habitable, cela permet aux gens de croire, ne serait-ce qu’un instant, que la beauté existe encore, qu’elle n’a pas été entièrement souillée par le capitalisme tardif. Mais cette beauté-là est une beauté aseptisée, une beauté qui a été passée au tamis des comités de sélection, des subventions publiques, des partenariats privés. Une beauté qui a appris à se taire, à ne pas déranger, à ne pas remettre en cause l’ordre établi.
Et que voit-on dans ces Nocturnes d’été ? Des œuvres soigneusement choisies pour ne froisser personne, pour ne pas éveiller les consciences endormies, pour ne pas rappeler aux visiteurs que l’art, le vrai, celui qui brûle et qui déchire, celui qui naît dans la souffrance et la révolte, a été depuis longtemps relégué aux marges, aux squats, aux friches industrielles, là où les caméras de surveillance ne vont pas. On y verra des installations inoffensives, des performances consensuelles, des expositions qui flattent l’ego des visiteurs sans jamais les bousculer. Comme le disait ce poète maudit, « la poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant ». Mais ici, la poésie est en retard, elle traîne derrière le réel comme un chien battu, elle se contente de lécher les bottes de ceux qui l’exploitent.
Regardons aussi du côté des visiteurs. Qui sont-ils, ces noctambules de l’art ? Des étudiants désargentés en quête de fraîcheur dans la fournaise estivale ? Des travailleurs épuisés cherchant un peu de répit dans la beauté ? Des touristes en mal d’exotisme culturel ? Tous sont les victimes consentantes d’un système qui a transformé l’art en produit de consommation, en divertissement de masse, en opium du peuple version 2.0. Ils déambulent dans les couloirs du Palais de Tokyo comme des âmes en peine dans un supermarché de l’esprit, cherchant désespérément quelque chose qui leur parle, quelque chose qui les sorte de leur torpeur. Mais que peuvent-ils trouver dans ces espaces aseptisés, sinon l’écho de leur propre aliénation ?
Car l’art, le vrai, celui qui résiste, celui qui refuse de se soumettre, celui qui hurle sa vérité au visage du monde, cet art-là n’a pas sa place dans les institutions. Il est trop dangereux, trop subversif, trop imprévisible. Il rappelle aux hommes leur condition misérable, leur servitude volontaire, leur lâcheté face à l’oppression. Comme le disait ce philosophe oublié, « l’art est un mensonge qui nous permet de comprendre la vérité ». Mais quelle vérité peut-on encore comprendre dans un monde où l’art est devenu un simple produit de consommation, un accessoire de mode, un faire-valoir social ?
Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi l’art serait-il gratuit ? Pourquoi devrait-il être accessible à tous, comme l’air ou l’eau ? Parce que l’art, mes amis, n’est pas un droit, c’est un combat. Un combat contre l’oubli, contre la bêtise, contre la barbarie. Un combat qui se gagne dans l’ombre, dans la solitude, dans la souffrance. La gratuité de l’art, c’est la négation de ce combat, c’est la réduction de l’artiste à un simple prestataire de services, à un amuseur public. C’est la négation de sa dignité, de sa révolte, de sa folie. Comme le disait ce peintre maudit, « l’art est une blessure qui devient lumière ». Mais quelle lumière peut jaillir d’une blessure qui a été soignée, pansée, domestiquée par les institutions ?
Alors oui, allez-y, profitez de ces Nocturnes d’été gratuites. Promenez-vous dans les couloirs du Palais de Tokyo, admirez les œuvres exposées, laissez-vous bercer par l’illusion d’une culture accessible à tous. Mais n’oubliez pas une chose : l’art, le vrai, celui qui change les hommes et les sociétés, celui qui résiste à l’oppression et à la bêtise, cet art-là ne se trouve pas dans les institutions. Il est dans la rue, dans les marges, dans les interstices du système. Il est là où les caméras ne vont pas, là où les subventions ne pleuvent pas, là où les visiteurs ne vont pas. Il est dans la révolte, dans la solitude, dans la folie. Il est dans le refus de se soumettre, dans le rejet de la gratuité, dans la revendication de sa propre dignité.
Et si vous voulez vraiment rencontrer l’art, le vrai, alors fermez les portes du Palais de Tokyo, sortez dans la nuit, perdez-vous dans les ruelles sombres, écoutez les murmures des murs, les cris des exclus, les rires des fous. C’est là, et seulement là, que vous le trouverez. Pas dans la lumière des projecteurs, pas dans le confort des institutions, mais dans l’ombre, dans la douleur, dans la vérité crue et nue de l’existence humaine.
Analogie finale :
La nuit tombe sur la ville comme un suaire sur un cadavre encore tiède. Les réverbères s’allument, tremblants, comme des cierges dans une cathédrale vide. Les noctambules défilent, fantômes en quête d’une âme, ombres errantes dans le labyrinthe des rues. Ils cherchent l’art, la beauté, le sens. Mais l’art, la beauté, le sens ne sont pas là où on les attend. Ils sont dans les fissures des murs, dans les graffitis qui insultent l’ordre établi, dans les regards des exclus, dans les mains calleuses des ouvriers, dans les rires des enfants qui jouent dans les décombres.
Le Palais de Tokyo, ce temple de la culture officielle, n’est qu’un leurre, une illusion, un mirage. Il brille de mille feux, mais sa lumière est froide, stérile, morte. Elle n’éclaire rien, elle n’échauffe rien, elle ne réveille rien. Elle est comme ces étoiles lointaines dont la lumière nous parvient des millions d’années après leur extinction. Une lumière morte pour un monde mort.
Mais dans l’ombre, là où les projecteurs ne vont pas, là où les institutions n’ont pas prise, là où la nuit est reine, l’art vit encore. Il vit dans la révolte des sans-voix, dans la folie des poètes, dans la douleur des exclus. Il vit dans le refus de se soumettre, dans le rejet de la gratuité, dans la revendication de sa propre dignité. Il vit dans la nuit, dans l’ombre, dans le silence. Et c’est là, et seulement là, qu’il faut le chercher.
Alors, quand les Nocturnes d’été gratuites seront terminées, quand les portes du Palais de Tokyo se refermeront, quand les derniers visiteurs seront rentrés chez eux, sortez dans la nuit. Perdez-vous dans les ruelles sombres, écoutez les murmures des murs, les cris des exclus, les rires des fous. C’est là que vous trouverez l’art, le vrai. Pas dans la lumière des projecteurs, mais dans l’ombre. Pas dans le confort des institutions, mais dans la douleur. Pas dans la gratuité, mais dans le combat.