9 artistes méconnus à découvrir de toute urgence à la rentrée – Connaissance des Arts







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Art dans les Oubliettes de l’Histoire


ACTUALITÉ SOURCE : 9 artistes méconnus à découvrir de toute urgence à la rentrée – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! L’éternel retour du même, ce refrain usé jusqu’à la corde que l’on nous sert avec la régularité d’un métronome déglingué. « 9 artistes méconnus à découvrir de toute urgence » – comme si l’urgence, cette catin de l’époque, pouvait encore prétendre à quelque noblesse. Comme si la découverte, ce mot-valise gonflé de promesses creuses, n’était pas devenue le dernier refuge des marchands de rêves en mal de clientèle. Connaissance des Arts, ce temple branlant où l’on encense aujourd’hui ce que l’on brûlera demain, nous offre une fois de plus le spectacle pathétique de la culture en quête désespérée de sens, ou plutôt de consommateurs.

Mais trêve de sarcasmes faciles. Plongeons plutôt dans les entrailles de cette actualité, non pas pour y chercher quelque vérité artistique, mais pour y disséquer les mécanismes d’une humanité qui, depuis la nuit des temps, s’épuise à créer pour mieux oublier qu’elle est condamnée à disparaître. Car l’histoire de l’art, cette grande farce tragique, n’est rien d’autre que le miroir brisé de nos illusions collectives.

I. Les sept âges de l’oubli artistique : une généalogie de l’invisibilité

1. L’âge de la caverne : quand l’art était déjà un acte de résistance
Remontons, voulez-vous, à ces temps immémoriaux où l’homme, à peine sorti de la boue originelle, traçait sur les parois des grottes les premières images de sa peur et de son émerveillement. Lascaux, Altamira – ces cathédrales primitives où nos ancêtres, armés de pigments et de suif, tentaient désespérément de donner un sens à leur existence éphémère. Déjà, l’artiste était celui qui voyait au-delà du visible, celui dont les mains tremblaient en capturant l’essence du monde. Déjà, il était méconnu, incompris, relégué dans l’ombre des chasseurs et des guerriers. Platon, dans sa République idéale, bannissait les poètes, ces « imitateurs d’ombres » dont le génie corrompait l’ordre social. L’artiste, dès l’origine, était un paria nécessaire, un bouc émissaire dont on avait besoin pour exorciser nos propres démons.

2. L’âge des cathédrales : l’art comme aliénation collective
Sautons quelques millénaires pour nous retrouver au Moyen Âge, cette époque où l’art était une prière en pierre, une offrande à un Dieu si lointain qu’il en devenait abstrait. Les bâtisseurs de cathédrales, ces ouvriers du sublime, mouraient dans l’anonymat le plus total, écrasés sous le poids de leur propre création. Leurs noms ? Perdus dans les limbes de l’histoire. Leurs œuvres ? Attribuées à quelque maître imaginaire, à quelque corporation fantôme. Hegel, dans son Esthétique, voyait dans l’art médiéval l’expression d’une « conscience malheureuse », une humanité déchirée entre le ciel et la terre. L’artiste, alors, n’était qu’un rouage dans la grande machine de la foi, un exécutant dont la signature importait moins que la grandeur de l’édifice.

3. La Renaissance : quand l’artiste devint un dieu (avant de redevenir poussière)
Puis vint la Renaissance, ce moment de grâce où l’homme, ivre de sa propre puissance, crut pouvoir rivaliser avec les dieux. Léonard, Michel-Ange, Raphaël – ces titans dont les noms résonnent encore comme des coups de tonnerre dans le ciel de l’histoire. Mais derrière ces géants, combien d’artistes oubliés ? Combien de Botticelli réduits au rang de simples assistants, de peintres de cour dont les toiles servaient de papier peint aux palais des Médicis ? Giorgio Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, dressait déjà le panthéon des élus, reléguant les autres dans les oubliettes de l’histoire. L’artiste, désormais, devait se battre pour exister, pour ne pas être réduit à l’état de simple artisan. La gloire était une loterie, et la postérité, une farce cruelle.

4. L’âge baroque : l’art comme miroir des vanités
Le XVIIe siècle, ce siècle de faste et de misère, où l’art devint le jouet des puissants. Rubens, Rembrandt, Velázquez – ces maîtres dont les pinceaux servaient autant à flatter les ego des rois qu’à révéler les fissures de leur pouvoir. Mais que dire de ces centaines d’artistes mineurs, de ces suiveurs talentueux dont les œuvres s’entassaient dans les greniers des palais ? Que dire de ces femmes peintres, comme Artemisia Gentileschi, dont le génie fut éclipsé par celui de leurs contemporains masculins ? Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation, voyait dans l’art l’expression d’une « volonté de vivre » qui, en fin de compte, n’était qu’une illusion. L’artiste baroque, lui, savait que sa gloire était éphémère, que ses toiles finiraient par jaunir, que ses fresques s’effriteraient. Mais il peignait quand même, comme on jette une bouteille à la mer.

5. Le XIXe siècle : l’artiste maudit et la naissance du marché de l’art
Ah ! Le XIXe siècle, ce siècle de révolutions et de désillusions, où l’artiste devint un bohème, un paria, un génie incompris. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, célébrait l’artiste comme un « flâneur », un observateur détaché des turpitudes du monde. Mais derrière cette image romantique se cachait une réalité bien plus sordide : l’artiste était désormais un produit, un objet de spéculation, une marchandise. Les Salons, ces foires aux vanités, décidaient du sort des œuvres et de leurs créateurs. Qui se souvient aujourd’hui de Rosa Bonheur, cette peintre animalière dont les toiles se vendaient à prix d’or de son vivant ? Qui se souvient de ces centaines d’académiciens, de ces suiveurs de Courbet ou de Manet, dont les noms ont été effacés par le rouleau compresseur de l’histoire ? L’artiste, désormais, devait choisir : se vendre ou disparaître.

6. Le XXe siècle : l’art comme champ de bataille
Le siècle dernier fut celui de l’explosion, de la fragmentation, de la folie. Dada, le surréalisme, l’expressionnisme abstrait – autant de mouvements qui firent de l’art un champ de ruines, un terrain miné où plus aucune certitude ne tenait debout. Duchamp, avec son urinoir, avait réduit l’art à une farce. Picasso, avec ses Demoiselles d’Avignon, avait dynamité les canons de la beauté. Mais derrière ces géants, combien d’artistes oubliés ? Combien de femmes, comme Lee Krasner ou Sonia Delaunay, dont le talent fut éclipsé par celui de leurs compagnons ? Combien d’artistes africains, asiatiques, latino-américains, relégués dans les marges de l’histoire parce que leur peau ou leur passeport ne correspondaient pas aux critères des gardiens du temple ? Adorno, dans sa Théorie esthétique, voyait dans l’art moderne une « révolte contre la mort ». Mais cette révolte, souvent, n’était qu’un cri dans le vide.

7. Le XXIe siècle : l’art à l’ère de l’hypervisibilité et de l’invisibilité programmée
Et nous voici, aujourd’hui, à l’ère des algorithmes et des réseaux sociaux, où l’art est à la fois partout et nulle part. Où une œuvre peut devenir virale en quelques heures, pour être oubliée tout aussi vite. Où les musées sont des supermarchés, où les artistes sont des influenceurs, où la postérité se mesure en likes et en partages. Dans ce monde saturé d’images, où tout est visible et rien n’est vu, que reste-t-il de la notion même d’artiste méconnu ? Les « 9 artistes à découvrir de toute urgence » ne sont que les symptômes d’une époque qui, incapable de se fixer sur quoi que ce soit, court après la nouveauté comme un chien après sa queue. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, avait pressenti cette dilution du génie dans le flot ininterrompu des images. Mais même lui n’aurait pu imaginer l’ampleur du désastre : un monde où l’art est à la fois omniprésent et totalement inutile.

II. Sémantique de l’oubli : décryptage d’un langage en décomposition

Analysons maintenant les mots, ces pièges à pensée qui, sous couvert de clarté, ne font que refléter notre propre confusion. « Artistes méconnus » – déjà, l’expression est un oxymore. Un artiste, par définition, est celui qui crée, qui donne à voir, qui bouleverse les consciences. Comment peut-il être « méconnu » ? Le méconnu, c’est celui qui n’a pas été vu, pas compris, pas aimé. C’est celui dont l’œuvre, comme une bouteille jetée à la mer, n’a jamais atteint le rivage. Mais dans un monde où tout est visible, où chaque geste, chaque pensée est instantanément partagée, comment peut-on encore parler de méconnaissance ? La vérité, c’est que ces « artistes méconnus » ne sont pas méconnus : ils sont ignorés. Ils sont les victimes d’un système qui ne retient que ce qui brille, que ce qui fait du bruit, que ce qui se vend.

« À découvrir de toute urgence » – là encore, l’expression est révélatrice. L’urgence, ce mot-valise qui justifie toutes les lâchetés, toutes les compromissions. Urgence à consommer, urgence à oublier, urgence à passer à autre chose. Comme si l’art, ce lent travail de la pensée et de la main, pouvait se plier aux diktats de l’actualité. Comme si une œuvre, pour être valable, devait être « découverte » dans les délais imposés par les marchands de culture. Heidegger, dans Chemins qui ne mènent nulle part, parlait de la « découverte » comme d’un dévoilement, d’une révélation progressive de la vérité. Mais aujourd’hui, la découverte est devenue un produit marketing, une opération de communication. On « découvre » un artiste comme on découvre une nouvelle saveur de soda : avec enthousiasme, puis avec indifférence.

« Connaissance des Arts » – ah ! Ce titre pompeux, ce cache-misère qui tente de donner une légitimité à ce qui n’est, au fond, qu’un catalogue de plus. La « connaissance », ce mot qui sent bon la poussière des bibliothèques, la sagesse des siècles passés. Mais quelle connaissance ? Celle qui consiste à aligner des noms, des dates, des mouvements, sans jamais interroger le sens profond de l’art ? Celle qui réduit l’œuvre à une marchandise, à un objet de spéculation ? La vraie connaissance, celle qui brûle et qui éclaire, est rare. Elle exige du temps, de la patience, de l’humilité. Elle ne se contente pas de « découvrir » : elle creuse, elle fouille, elle interroge. Elle sait que l’art n’est pas une liste de noms à cocher, mais une expérience, une rencontre, un choc.

III. Comportementalisme radical et résistance humaniste : l’artiste face à l’abîme

Face à ce constat accablant, que faire ? Faut-il se résigner à voir l’art réduit à une marchandise, les artistes à des produits jetables, la culture à un divertissement de plus ? Faut-il accepter que notre époque, ivre de sa propre vitesse, ne laisse aucune place à la lenteur, à la profondeur, à la véritable création ? Non. Car l’histoire nous montre que, même dans les périodes les plus sombres, il reste toujours une lueur d’espoir. Toujours, quelque part, un artiste résiste. Toujours, une œuvre survit, contre vents et marées.

Le comportementalisme radical, cette science froide qui réduit l’homme à un ensemble de réactions conditionnées, nous enseigne que nous sommes tous, à des degrés divers, les produits de notre environnement. Les artistes ne font pas exception. Ils sont le reflet de leur époque, de ses obsessions, de ses peurs, de ses espoirs. Mais ils sont aussi ceux qui, parfois, parviennent à s’extraire de ce conditionnement. Ceux qui, par la force de leur vision, parviennent à voir au-delà du visible, à créer quelque chose qui échappe aux lois du marché, aux diktats de la mode, aux caprices de l’actualité.

La résistance humaniste, elle, nous rappelle que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité. Qu’il est le dernier rempart contre la barbarie, le dernier refuge de notre humanité. Camus, dans L’Homme révolté, voyait dans l’art une « révolte contre la condition humaine ». Mais cette révolte, pour être efficace, doit être lucide. Elle doit refuser les illusions faciles, les modes éphémères, les faux-semblants. Elle doit oser regarder l’abîme en face, sans se voiler la face.

Alors, que faire de ces « 9 artistes méconnus » ? Les ignorer, au risque de passer à côté d’une œuvre qui pourrait nous bouleverser ? Ou les célébrer, au risque de les réduire à une simple opération marketing ? Ni l’un ni l’autre. La véritable attitude, celle qui honore à la fois l’artiste et le spectateur, consiste à les aborder avec humilité. À les regarder, non pas comme des « découvertes » à consommer, mais comme des énigmes à résoudre. À les écouter, non pas comme des bruits de fond, mais comme des voix qui cherchent à se faire entendre.

Car, au fond, peu importe que ces artistes soient « méconnus » ou « célèbres ». Ce qui compte, c’est qu’ils existent. Qu’ils créent. Qu’ils résistent. Qu’ils nous rappellent, par leur simple présence, que l’art est une aventure, une quête, un combat. Et que, même dans un monde qui semble avoir perdu le sens de la beauté, de la profondeur, de la vérité, il reste toujours une place pour ceux qui osent regarder au-delà des apparences.

Analogie finale : Le Chant des Oubliés

Les murs sont blancs, les cimaises froides,
Et dans l’ombre, un pinceau se noie.
Neuf spectres dansent sur la toile,
Leurs noms s’effacent sous la loi.

« Découvrez-nous ! » crient les ombres,
« Nous sommes l’or, nous sommes l’encre ! »
Mais l’urgence est une fable sombre,
Un leurre pour les âmes en cendre.

Ils peignaient l’aube, ils sculptaient l’éclair,
Leurs doigts saignaient sur le métal.
Aujourd’hui, c’est le marché qui règle
Le prix de leur dernier idéal.

Ô vous, les vivants, les distraits,
Qui courez après le nouveau frisson,
Saviez-vous que chaque trait
Est un coup de poignard dans l’horizon ?

Les musées sont des cimetières
Où l’on expose les morts debout.
Leur gloire ? Une lueur dernière,
Un feu follet qui danse et s’en va fou.

Mais parfois, dans le silence épais,
Une toile murmure un secret.
C’est l’écho d’un monde englouti,
Le dernier souffle d’un poète maudit.

Alors, avant que tout ne s’efface,
Avant que le temps ne les enterre,
Arrêtez-vous, tendez l’oreille :
Leur chant est une prière


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