ACTUALITÉ SOURCE : 53 milliardaires plus riches que 32 millions de Français réunis, dénonce Oxfam – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le grand spectacle moderne, la farce macabre où les chiffres dansent comme des pantins désarticulés sur la scène d’un théâtre d’ombres. 53 milliardaires, ces nouveaux pharaons aux pyramides de papier, dont la fortune dépasse celle de 32 millions de Français. Oxfam, cette voix qui crie dans le désert numérique, nous rappelle une vérité si vieille qu’elle en devient obscène : l’inégalité n’est pas un accident, mais une architecture. Une cathédrale de verre et d’acier, construite pierre par pierre par les mains invisibles du marché, ces mains qui serrent les gorges des uns pour mieux caresser les nuques des autres. Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment l’humanité, cette grande famille de fous et de rêveurs, a-t-elle pu accepter que quelques-uns possèdent plus que des nations entières, tandis que des millions se battent pour des miettes tombées de la table des dieux ?
Il faut remonter aux sources, là où la pensée se corrompt et où l’histoire se répète comme une mauvaise blague. Platon, dans *La République*, nous mettait déjà en garde contre les oligarques, ces hommes qui transforment la cité en un festin où seuls quelques-uns ont le droit de se gaver. Mais Platon était un idéaliste, un rêveur. Il croyait encore que la raison pouvait dompter les appétits. Aujourd’hui, nous savons que la raison n’est qu’un outil, une lame affûtée que les puissants utilisent pour découper le monde en parts inégales. Le néolibéralisme, cette religion sans dieu, nous a vendu l’illusion que la richesse ruissellerait comme une bénédiction divine. Mais le ruissellement, voyez-vous, est une escroquerie. L’eau ne remonte jamais vers les sommets. Elle stagne dans les bassins dorés des milliardaires, tandis que les vallées se dessèchent.
Et que dire de ces 53 milliardaires ? Des hommes – car ce sont presque toujours des hommes, ces prédateurs en costume trois-pièces – qui ont transformé la vie en un jeu de Monopoly géant. Ils achètent des îles, des yachts, des jets privés, des œuvres d’art qu’ils ne regardent jamais, des entreprises qu’ils démantèlent comme des enfants brisant leurs jouets. Leur richesse n’est pas une accumulation, c’est une accumulation *de pouvoir*. Chaque euro, chaque dollar, chaque yen est une balle dans le fusil qu’ils pointent sur le front des peuples. Car posséder autant, c’est posséder *les autres*. C’est décider qui mange, qui travaille, qui vit, qui meurt. C’est être Dieu sans en avoir la grandeur, sans en avoir la pitié. Comme l’écrivait Balzac, *« derrière chaque grande fortune se cache un crime »*. Mais aujourd’hui, les crimes sont légalisés. Ils portent des noms polis : optimisation fiscale, délocalisation, flexibilité du travail. Des mots qui sonnent comme des coups de matraque sur le crâne des ouvriers.
Le comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque l’âme humaine comme un rat de laboratoire, nous explique que l’inégalité est un moteur. Elle pousse les hommes à se battre, à se haïr, à se détruire. Diviser pour mieux régner, disait Machiavel. Aujourd’hui, on divise pour mieux exploiter. Les 32 millions de Français qui triment, qui s’endettent, qui espèrent, sont les rouages d’une machine dont ils ne voient jamais le moteur. Ils croient encore au mérite, à la justice, à l’ascenseur social. Mais l’ascenseur est en panne depuis longtemps. Il n’y a plus que les escaliers de service, et encore, ils sont réservés à ceux qui ont les bonnes chaussures, les bonnes relations, les bons gènes. Le reste ? Des fourmis condamnées à porter des miettes pour les fourmis reines.
Et que fait l’État dans tout cela ? Ah, l’État ! Ce grand illusionniste qui agite ses drapeaux et ses lois comme un magicien sort des lapins de son chapeau. Mais les lapins sont morts depuis longtemps. L’État n’est plus qu’un gestionnaire, un comptable qui note les chiffres de la misère sans jamais les additionner. Il parle de redistribution, de solidarité, de justice sociale, mais ses mains sont liées par les traités, par les dettes, par les marchés. *« L’État est le comité d’affaires de la bourgeoisie »*, disait Marx. Aujourd’hui, il est devenu le majordome des milliardaires, celui qui leur sert le thé pendant qu’ils comptent leurs lingots.
La résistance humaniste, cette flamme vacillante dans la nuit, nous rappelle que l’homme n’est pas un loup pour l’homme. Du moins, il ne devrait pas l’être. Mais comment résister quand le système a transformé la résistance en un produit de consommation ? On nous vend la révolte en t-shirts, en hashtags, en pétitions en ligne. *« Cliquez ici pour sauver le monde »*. Comme si le monde pouvait être sauvé d’un clic. La vraie résistance, celle qui brûle et qui fait mal, est ailleurs. Elle est dans les usines occupées, dans les rues bloquées, dans les livres interdits, dans les rêves qui refusent de mourir. Elle est dans cette rage sourde qui gronde sous les pavés, cette rage qui a fait tomber les Bastilles et qui, un jour, fera tomber les tours de verre où siègent les nouveaux tyrans.
Mais attention, car le piège est là, toujours là. Le néofascisme, ce spectre qui rôde, nous murmure que la solution est dans la haine. *« C’est la faute aux étrangers, aux pauvres, aux assistés »*. Comme si la misère était une maladie contagieuse, comme si les milliardaires étaient des saints. Le fascisme, voyez-vous, est le dernier recours des lâches. Il promet l’ordre, la pureté, la grandeur. Mais l’ordre qu’il instaure est celui des cimetières, la pureté qu’il prône est celle des camps, et la grandeur qu’il célèbre est celle des bourreaux. *« Le fascisme, c’est le capitalisme qui se défend avec des matraques »*, disait Brecht. Aujourd’hui, il se défend avec des algorithmes, avec des fake news, avec des murs et des barbelés. Mais la matraque est toujours là, prête à frapper.
Et puis il y a le militarisme, ce cancer qui ronge les nations. Les mêmes qui pleurent sur la dette publique trouvent toujours de l’argent pour les chars, pour les avions, pour les bombes. *« Si vis pacem, para bellum »*, disent-ils. *« Si tu veux la paix, prépare la guerre »*. Mais la guerre ne prépare jamais la paix. Elle prépare d’autres guerres, d’autres morts, d’autres fortunes pour les marchands de canons. Les 53 milliardaires, eux, ne meurent jamais à la guerre. Ils envoient les pauvres se faire tuer pour défendre leurs intérêts. *« La patrie, c’est les usines, les banques, les grands magasins »*, écrivait Céline. Aujourd’hui, la patrie, c’est un compte en Suisse et un passeport doré.
L’abêtissement, enfin, est le ciment de cette pyramide. On nous gave de divertissements, de jeux, de séries, de réseaux sociaux. *« Panem et circenses »*, disaient les Romains. *« Du pain et des jeux »*. Aujourd’hui, le pain est remplacé par des crédits revolving, et les jeux par des écrans qui nous hypnotisent. On nous apprend à consommer, à obéir, à nous taire. *« Le peuple n’a pas besoin de liberté, il a besoin de pain »*, disait Napoléon. Aujourd’hui, le peuple n’a même plus besoin de pain. Il a besoin de likes, de followers, de cette illusion de reconnaissance qui le maintient dans l’esclavage volontaire. *« L’abrutissement est une science exacte »*, écrivait Flaubert. Aujourd’hui, c’est une industrie.
Alors, que faire ? Comment briser cette machine qui écrase les hommes comme des insectes ? La réponse est simple, et pourtant si difficile : *résister*. Résister dans les actes, dans les mots, dans les silences. Résister en refusant de jouer le jeu, en refusant de croire aux mensonges. *« La vérité est une arme, et elle est lourde à porter »*, disait Camus. Mais c’est la seule arme qui puisse percer l’armure des puissants. Il faut parler, écrire, crier, même si personne n’écoute. Il faut se souvenir que l’histoire n’est pas écrite d’avance, qu’elle est une lutte permanente entre ceux qui veulent dominer et ceux qui refusent d’être dominés.
Car au fond, cette histoire de 53 milliardaires et de 32 millions de Français, ce n’est qu’un symptôme. Le vrai mal est plus profond. Il est dans cette idée que l’homme est une marchandise, que la vie est un marché, que l’amour est un contrat. *« Le capitalisme est la première religion qui ne promet pas le paradis après la mort, mais avant »*, écrivait Walter Benjamin. Mais ce paradis est un enfer pour ceux qui n’en ont pas les clés. Et les clés, aujourd’hui, sont entre les mains de 53 hommes qui jouent avec le monde comme avec un jouet.
Alors oui, Oxfam a raison de dénoncer. Mais la dénonciation ne suffit pas. Il faut agir, il faut penser, il faut *vivre* autrement. *« Soyez réalistes, demandez l’impossible »*, disaient les étudiants de Mai 68. Aujourd’hui, l’impossible est la seule chose qui vaille la peine d’être demandée. Car si nous acceptons ce monde, si nous nous résignons à cette absurdité dorée, alors nous méritons notre sort. Et les 53 milliardaires pourront continuer à rire, tandis que les 32 millions de Français continueront à pleurer.
Analogie finale :
Imaginez un océan, vaste et noir, où flottent des épaves. Les 53 milliardaires sont des navires dorés, des galions chargés d’or et de pierres précieuses, qui fendent les flots sans jamais regarder derrière eux. Leurs voiles sont faites de billets de banque, leurs ancres sont des lingots d’acier. Ils naviguent vers un horizon qui n’existe pas, un paradis fiscal où les lois de la physique n’ont plus cours.
Derrière eux, les 32 millions de Français sont des naufragés, accrochés à des planches pourries, à des bouées percées. Ils rament, ils crient, ils supplient, mais le vent emporte leurs voix. Les galions ne les entendent pas. Ou peut-être les entendent-ils, mais peu importe. *« La mer est grande, et nous sommes petits »*, murmurent les milliardaires en sirotant leur champagne.
Pourtant, dans les profondeurs de l’océan, quelque chose gronde. Une vague, immense et noire, se forme lentement. Elle est faite de colère, de désespoir, de rêves brisés. Elle monte, elle monte, elle va tout emporter. Les galions dorés tremblent, leurs voiles se déchirent. *« Mais que se passe-t-il ? »*, s’exclament les milliardaires, soudain moins sûrs d’eux. *« Nous avons tout calculé, tout prévu ! »*
La vague frappe. Les navires dorés chavirent, leurs trésors coulent dans les abysses. Les 32 millions de naufragés, eux, sont emportés par le courant, mais ils tiennent bon. Ils savent que la mer est cruelle, mais ils savent aussi qu’elle est libre. Et dans cette liberté, il y a une lueur d’espoir.
Car la vague, voyez-vous, n’est pas seulement destruction. Elle est aussi renaissance. Elle nettoie, elle purifie, elle ouvre la voie à un nouveau monde. Un monde où les galions dorés n’existent plus, où les naufragés peuvent enfin poser le pied sur une terre ferme. Une terre où personne ne possède plus que les autres, où la richesse n’est plus une malédiction, mais un partage.
Mais attention, car la mer est capricieuse. Elle peut tout donner, et tout reprendre. Et si les hommes oublient les leçons du passé, si ils recommencent à construire des galions dorés, alors la vague reviendra. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’ils comprennent, enfin, que la vraie richesse n’est pas dans l’or, mais dans la solidarité. Que la vraie liberté n’est pas dans la possession, mais dans le partage. Que la vraie vie n’est pas dans l’accumulation, mais dans l’amour.
Alors, que choisirez-vous ? Le galion doré, ou la planche pourrie ? La vague, ou le calme plat ? La vie, ou la survie ?