5 expos gratuites de street art à Paris qui nous ont tapé dans l’œil ! – Arts in the City







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse des Expos de Street Art à Paris

ACTUALITÉ SOURCE : 5 expos gratuites de street art à Paris qui nous ont tapé dans l’œil ! – Arts in the City

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le street art ! Cette noble imposture, ce dernier râle de la culture avant l’étouffement définitif sous les couettes du capitalisme tardif. Cinq expositions gratuites à Paris, nous dit-on, qui auraient « tapé dans l’œil ». Belle formule, creuse comme un slogan publicitaire pour une lessive révolutionnaire. Gratuites, vraiment ? Rien n’est gratuit dans cette société où même l’air que nous respirons est taxé en CO₂, où chaque mètre carré de mur est un espace publicitaire potentiel, où chaque geste artistique est une ligne de plus dans le grand livre de comptes de la marchandisation de l’âme. Ces expositions, ces fresques, ces tags, ces pochoirs – autant de leurres jetés à la populace pour lui faire croire qu’elle participe encore à quelque chose, qu’elle respire encore un peu de liberté dans ce zoo aseptisé qu’est devenue la ville lumière.

Le street art, ce fils bâtard de la contre-culture et de la récupération, ce Janus aux deux visages : l’un tourné vers la révolte, l’autre vers le marché. On nous vend du subversif en kit, du rebelle en spray, du contestataire en série limitée. Les galeries s’arrachent les Banksy comme elles s’arrachent les Warhol, les collectionneurs spéculent sur les œuvres des street artists comme ils spéculent sur le blé ou le pétrole. Et pendant ce temps, les vrais murs, ceux des cités, ceux des usines abandonnées, ceux des territoires sacrifiés, continuent de se couvrir de graffitis authentiques, de messages bruts, de cris étouffés – mais ceux-là, personne ne les expose, personne ne les encense, personne ne les achète. Parce qu’ils dérangent. Parce qu’ils ne sont pas « esthétiques ». Parce qu’ils ne rentrent pas dans le cadre lisse et aseptisé de l’art contemporain, ce grand cimetière des révoltes passées.

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », disait Robert Filliou. Belle maxime, mais qui sonne aujourd’hui comme une ironie amère. Car l’art, aujourd’hui, est ce qui rend la vie plus supportable, plus digestible, plus consommable. Il est le sucre glace sur le gâteau empoisonné du néolibéralisme, le sourire du bourreau qui vous tend la corde pour vous pendre. Ces expositions gratuites de street art, c’est le sucre glace. C’est la culture en libre-service, la rébellion en selfie, la contestation en story Instagram. On va y faire un tour, on va prendre des photos, on va poster ça sur les réseaux avec des hashtags bien sentis – #artengagé, #streetart, #parisrebelle – et puis on rentrera chez soi, satisfait d’avoir accompli son devoir de citoyen culturel, d’avoir « consommé de la subversion » sans en subir les désagréments, sans en payer le prix.

Et que voit-on, sur ces murs exposés ? Des images, des couleurs, des formes – mais jamais de véritables idées. Jamais de véritable danger. Le street art, dans sa version édulcorée, est devenu un langage sans dents, un discours sans mordant. Il dénonce, certes, mais il dénonce avec des gants de velours, des gants que l’on peut retirer pour applaudir, pour signer des chèques, pour serrer des mains. Il parle de résistance, mais d’une résistance désincarnée, d’une résistance de salon, d’une résistance qui ne gêne personne. Où sont les œuvres qui crachent à la figure des puissants ? Où sont les fresques qui appellent à la révolte, qui nomment les coupables, qui pointent du doigt les responsables de la misère, de l’exploitation, de la guerre ? Elles existent, bien sûr, mais elles sont reléguées dans les marges, dans les interstices, dans les lieux où la police ne passe pas, où les caméras ne filment pas, où les touristes ne vont pas. Le vrai street art, le street art dangereux, celui qui bouscule, qui dérange, qui fait mal – celui-là, on ne l’expose pas dans les galeries. On le lave à grande eau, on l’efface, on le criminalise.

Car le système a bien compris la leçon : il ne faut pas interdire l’art, il faut le récupérer, le domestiquer, le transformer en produit de consommation. Il faut en faire un exutoire, une soupape de sécurité, un moyen de canaliser les énergies rebelles vers des voies sans issue. Le street art, dans sa version institutionnalisée, est une soupape. Il permet aux jeunes des quartiers populaires de s’exprimer, certes, mais il les maintient dans l’illusion que cette expression suffit, qu’elle est une fin en soi, qu’elle peut changer quelque chose. Comme si un graffiti pouvait faire tomber un gouvernement. Comme si une fresque pouvait arrêter une guerre. Comme si un pochoir pouvait briser les chaînes du capitalisme. Non, le street art, dans sa version light, est un leurre. Il est le sparadrap sur la jambe de bois de la démocratie libérale, le pansement sur la plaie ouverte du monde.

Et nous, pauvres cons, nous marchons. Nous marchons dans les rues de Paris, le nez en l’air, à admirer ces œuvres qui nous parlent de liberté, d’égalité, de fraternité – ces valeurs que la République a depuis longtemps vidées de leur sens, ces mots creux que l’on agite comme des drapeaux pour mieux masquer les réalités sordides. Nous marchons, et nous oublions que derrière ces murs colorés, il y a des usines qui ferment, des hôpitaux qui se vident, des écoles qui se dégradent, des vies qui se brisent. Nous oublions que le street art, quand il est gratuit, est souvent le symptôme d’un échec : l’échec de la culture à se vendre, l’échec de l’art à se monnayer, l’échec de la rébellion à se rentabiliser. Car dans ce monde, tout a un prix, même la contestation. Tout est marchandise, même la révolte.

« La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait Édouard Herriot. Aujourd’hui, on pourrait dire : la culture est ce qu’on nous vend quand on a tout perdu. Ces expositions gratuites de street art, c’est la culture des vaincus, des laissés-pour-compte, des oubliés du système. C’est l’art des périphéries, des marges, des interstices – mais un art qui a été capturé, apprivoisé, rendu inoffensif. Un art qui ne mord plus, qui ne griffe plus, qui ne tue plus. Un art qui se contente de distraire, d’amuser, de divertir – tandis que le monde, lui, continue de brûler.

Alors oui, allez voir ces expositions. Prenez des photos. Postez-les sur les réseaux. Mais n’oubliez pas, surtout, de regarder ailleurs. Regardez du côté des murs qui ne sont pas exposés, des graffitis qui ne sont pas encadrés, des messages qui ne sont pas esthétisés. Regardez du côté de la vraie rébellion, celle qui ne se vend pas, qui ne se montre pas, qui ne se consomme pas. Celle qui se vit dans l’ombre, dans le silence, dans la clandestinité. Celle qui, peut-être, un jour, fera trembler les murs de cette prison dorée qu’est devenue notre société.

Car le street art, dans sa version authentique, n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une exposition. Ce n’est pas une marchandise. C’est un cri. Un cri de colère, un cri de désespoir, un cri d’espoir aussi, parfois. Un cri qui déchire le silence complice, qui brise l’illusion du consensus, qui rappelle que le monde n’est pas une vitrine, mais un champ de bataille. Et ce cri, mes amis, vous ne l’entendrez pas dans les galeries. Vous ne l’entendrez pas dans les musées. Vous ne l’entendrez pas dans les expositions gratuites. Vous ne l’entendrez que dans la rue, dans la vraie rue, celle où l’on se bat, où l’on résiste, où l’on vit – ou où l’on meurt.

Analogie finale : Imaginez un instant que ces murs, ces fresques, ces tags, ne sont pas de simples images, mais des portes. Des portes ouvertes sur d’autres mondes, d’autres réalités, d’autres possibles. Des portes que le système s’efforce de refermer, de peindre par-dessus, de rendre invisibles. Mais ces portes, voyez-vous, sont comme les trous noirs : plus on essaie de les boucher, plus elles aspirent tout ce qui les entoure. Elles aspirent les rêves, les espoirs, les révoltes. Elles les avalent, les digèrent, les transforment en énergie pure, en force brute, en puissance de destruction et de création. Et un jour, peut-être, ces portes s’ouvriront en grand. Et ce qui en sortira ne sera ni beau, ni esthétique, ni consommable. Ce sera sauvage, brutal, incontrôlable. Ce sera la fin d’un monde – et le début d’un autre. En attendant, nous marchons, le nez en l’air, à admirer les fresques. Et nous oublions de regarder les portes.



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