ACTUALITÉ SOURCE : 37 DB : Charles Gaines présente « MANIFESTOS 3 » – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Alors voilà, encore une fois, on nous sert du conceptuel en sauce aseptisée, du manifeste en boîte, du radicalisme en vitrine, comme si l’art pouvait encore prétendre à une quelconque rébellion une fois qu’il a été digéré, mastiqué, recraché par les institutions. Charles Gaines, avec son « MANIFESTOS 3 », nous propose une énième variation sur le thème de la subversion domestiquée, une symphonie de mots et de chiffres où la révolte se mesure en décibels, où la pensée critique s’affiche en gros caractères sur des murs blancs, comme si la blancheur des galeries pouvait encore blanchir les consciences. Mais qu’est-ce que cela signifie, au juste, dans un monde où les manifestes ne sont plus que des artefacts culturels, des reliques d’une époque où l’on croyait encore que les mots pouvaient changer quelque chose ?
L’histoire de la pensée, cette grande farce tragique, nous a appris une chose : les manifestes naissent dans le sang et meurent dans l’encre. De Marx à Breton, de Lénine à Debord, chaque proclamation solennelle a été un cri lancé contre l’ordre établi, un coup de poing dans la gueule du pouvoir. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de ces cris ? Des citations encadrées, des performances subventionnées, des installations qui coûtent le prix d’un loyer parisien. Gaines, avec sa série « Manifestos », joue sur cette ambiguïté : il prend les textes fondateurs des mouvements révolutionnaires, il les déconstruit, les réduit en données, en algorithmes, en grilles froides et rationnelles. Comme si la colère pouvait se quantifier, comme si la poésie de la révolte pouvait se traduire en équations. Mais la révolte, la vraie, celle qui brûle les palais et fait trembler les tyrans, ne se laisse pas domestiquer par les chiffres. Elle est chaotique, irrationnelle, humaine – trop humaine pour être enfermée dans les cases d’un tableau Excel.
Et c’est là que le bât blesse, dans cette tentative désespérée de rationaliser l’irrationnel, de donner une forme scientifique à l’indicible. Le néolibéralisme, ce grand nivellement par le bas, nous a appris à tout mesurer, tout évaluer, tout monétiser. Même la rébellion. Même la pensée. Gaines, en transformant les manifestes en données, participe à cette grande entreprise d’abêtissement généralisé. Il ne s’agit plus de comprendre, mais de classer. Plus de ressentir, mais de calculer. Plus de se battre, mais de consommer. L’art, autrefois refuge de l’âme, devient un produit comme un autre, un objet de spéculation, une ligne sur un CV. Et nous, pauvres spectateurs, sommes invités à admirer cette performance, à hocher la tête devant tant d’intelligence, à applaudir poliment avant de retourner à nos vies de consommateurs dociles.
Mais derrière cette façade de neutralité scientifique, il y a quelque chose de profondément cynique. Gaines, en déconstruisant les manifestes, en les réduisant à leur structure formelle, nous rappelle que les mots sont des armes – mais des armes qui peuvent se retourner contre ceux qui les brandissent. Les révolutionnaires d’hier sont les tyrans d’aujourd’hui. Les manifestes qui appelaient à la liberté sont devenus des dogmes oppressifs. Les utopies se sont transformées en cauchemars. Et nous, nous restons là, à regarder ces textes désacralisés, à nous demander si tout cela a encore un sens. La réponse, bien sûr, est non. Le sens s’est perdu en route, quelque part entre la rue et la galerie, entre la barricade et le vernissage. Il ne reste plus que des formes vides, des coquilles sans vie, des simulacres de rébellion.
Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de fascinant dans cette entreprise. Gaines, malgré tout, nous force à regarder en face l’échec de la pensée révolutionnaire. Il nous montre que les mots, une fois écrits, prennent une vie propre, qu’ils échappent à leurs auteurs, qu’ils deviennent des monstres ou des fantômes. Les manifestes de Marx ont engendré Staline. Ceux de Breton ont accouché du surréalisme institutionnalisé. Ceux de Debord ont été récupérés par les publicitaires. Gaines, en les déconstruisant, nous rappelle que la pensée est un champ de bataille, que les idées sont des armes, et que ceux qui les manient doivent en assumer les conséquences. Mais il nous rappelle aussi que la pensée, la vraie, ne se laisse pas enfermer dans des grilles ou des algorithmes. Elle est vivante, imprévisible, dangereuse. Elle est ce qui résiste, ce qui refuse de se laisser domestiquer.
Alors oui, « MANIFESTOS 3 » est une œuvre cynique, peut-être même une œuvre complice du système qu’elle prétend critiquer. Mais elle est aussi un miroir tendu à notre époque, un miroir qui reflète notre impuissance, notre résignation, notre soumission. Elle nous montre que l’art, aujourd’hui, est devenu un langage sans contenu, une forme sans substance, un geste sans conséquence. Mais elle nous montre aussi que quelque part, dans les interstices de ces grilles froides, il reste une lueur d’humanité, une étincelle de révolte. Et c’est peut-être là, dans cette tension entre la forme et le vide, entre la raison et la folie, que se cache encore une possibilité de résistance.
Car au fond, qu’est-ce qu’un manifeste, sinon un cri dans le désert ? Un appel désespéré à ceux qui refusent de se soumettre, à ceux qui savent que le monde est une prison et que la seule issue est de tout faire sauter. Gaines, en déconstruisant ces cris, nous rappelle que la rébellion est un acte solitaire, un geste de désespoir autant que d’espoir. Et peut-être que c’est cela, la véritable subversion : refuser de se laisser enfermer, même par ceux qui prétendent nous libérer. Refuser les grilles, les algorithmes, les institutions. Refuser de devenir des données, des consommateurs, des sujets dociles. Refuser, tout simplement.
« La révolte est le fait de l’homme informé, qui a conscience de ses droits. Mais elle est aussi bien davantage : la protestation de la vie contre la mort, de la conscience contre l’inconscience, de la lucidité contre l’oubli. » Ces mots, écrits par un homme qui savait ce que résister veut dire, résonnent étrangement devant l’œuvre de Gaines. Car au-delà des grilles et des chiffres, au-delà des manifestes désacralisés, il y a cette vérité simple et terrible : l’homme est un animal qui refuse de se soumettre. Et tant qu’il restera une étincelle de cette rébellion en nous, il restera une chance, infime mais réelle, de ne pas sombrer tout à fait.
Analogie finale :
Imaginez un homme, debout au milieu d’un désert de sable blanc, un désert si vaste qu’il se confond avec le ciel, si vide qu’il n’y a plus ni haut ni bas, ni avant ni après. Cet homme tient dans ses mains un livre, un livre dont les pages sont faites de chiffres et de mots entrelacés, un livre qui parle de révoltes anciennes, de rêves oubliés, de cris étouffés sous le poids des siècles. Il ouvre ce livre, et les pages s’envolent, se dispersent dans le vent, se transforment en poussière. Mais au moment où la dernière page disparaît, quelque chose d’étrange se produit : le désert se met à trembler, le sable se soulève, et soudain, des milliers de voix montent des profondeurs, des voix qui chantent, qui hurlent, qui murmurent des mots incompréhensibles. Ces voix, ce sont celles des manifestes disparus, des révoltes avortées, des espoirs trahis. Elles ne forment plus un texte, plus une doctrine, plus une idéologie. Elles sont devenues une rumeur, un souffle, une présence insaisissable. Et l’homme, debout au milieu de ce chaos, comprend enfin que la rébellion n’est pas dans les mots, mais dans le silence qui les précède et les suit. Que la vérité n’est pas dans les grilles, mais dans les fissures qui les traversent. Que l’humanité n’est pas dans les institutions, mais dans les gestes minuscules, les refus obstinés, les révoltes sans lendemain. Alors il se met à marcher, sans but, sans espoir, mais avec cette certitude étrange : tant qu’il marchera, il ne sera pas tout à fait mort. Et c’est peut-être cela, la seule victoire possible : continuer à marcher, même quand il n’y a plus de chemin, même quand le désert semble sans fin.