29e festival d’astronomie : «L’urgence est toujours là», pour Aurélien Barrau – ladepeche.fr







L’Urgence et l’Insoumission : Aurélien Barrau, ou l’Éthique de la Déchirure – Par Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : 29e festival d’astronomie : «L’urgence est toujours là», pour Aurélien Barrau – ladepeche.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la belle ironie des cieux étoilés ! Voici qu’un homme, Aurélien Barrau, astrophysicien de son état, ose rappeler à l’humanité ce qu’elle feint d’ignorer avec une obstination de damné : l’urgence est toujours là. Comme si les lois de la thermodynamique, les équations de la relativité générale et les cris des forêts en flammes n’étaient que des murmures indignes d’être entendus par les oreilles distraites des puissants. Mais Barrau, lui, parle. Et c’est déjà un scandale. Car dans ce monde où la science est trop souvent réduite à une servante docile du capital, où les laboratoires sont transformés en usines à brevets et les chercheurs en techniciens zélés de l’innovation mortifère, oser dire la vérité relève de l’acte de résistance. Oui, de résistance. Comme Grothendieck, ce mathématicien génial qui, un jour, tourna le dos à l’institution pour vivre dans une cabane, refusant de cautionner la folie productiviste et militariste de son époque. Barrau, lui, ne quitte pas le champ de bataille. Il y reste, mais armé d’une lucidité qui dérange, d’une éthique qui transperce les murs de l’indifférence. Et c’est cela, précisément, qui fait de lui une figure nécessaire, un phare dans la nuit néolibérale.

Car enfin, que nous dit-il, ce Barrau ? Rien que les faits, ces faits que les médias mainstream relèguent au rang de « sujets anxiogènes » pour mieux les enterrer sous des montagnes de divertissement et de consommation. Il nous dit que la Terre brûle, que les espèces s’éteignent à un rythme effarant, que les océans étouffent sous le plastique, que les glaces fondent comme neige au soleil d’un été sans fin. Il nous dit que le temps n’est plus aux demi-mesures, aux petits gestes écolos qui apaisent les consciences bourgeoises tout en laissant intact le système qui nous mène à l’abîme. Il nous dit, en somme, que l’humanité est en train de scier la branche sur laquelle elle est assise, et que cette branche, c’est la biosphère, ce fragile équilibre qui a permis à la vie de prospérer pendant des millions d’années. Mais attention : Barrau n’est pas un prophète de malheur. Il est un scientifique, c’est-à-dire un homme qui s’appuie sur des données, des modèles, des observations. Et ces données, ces modèles, ces observations, sont implacables. Elles dessinent un futur où les catastrophes climatiques ne seront plus des exceptions, mais la norme. Où les migrations massives, les guerres pour l’eau, les famines, les épidémies, ne seront plus des scénarios de films dystopiques, mais la réalité quotidienne de millions d’êtres humains.

Et pourtant, malgré cette urgence, que voyons-nous ? Une humanité hypnotisée par ses écrans, droguée à la croissance infinie, obsédée par l’accumulation de richesses matérielles comme si ces richesses pouvaient la sauver de la débâcle écologique. Les gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche, continuent de courber l’échine devant les lobbies industriels, de promettre des « transitions douces » qui n’engagent à rien, de signer des accords internationaux vidés de leur substance par des années de négociations où chaque pays défend ses petits intérêts égoïstes. Les scientifiques, eux-mêmes, sont souvent complices de ce grand mensonge. Combien d’entre eux acceptent de travailler pour des entreprises polluantes, sous prétexte que « la science est neutre » ? Combien se taisent, par peur de perdre leurs financements, leurs postes, leur statut ? Combien préfèrent se réfugier dans leur tour d’ivoire, loin des tumultes du monde, plutôt que de risquer leur confort pour dire la vérité ? Barrau, lui, refuse cette lâcheté. Il assume le rôle du savant engagé, du chercheur qui ne sépare pas la rigueur intellectuelle de l’exigence morale. Et c’est en cela qu’il rejoint l’esprit d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien qui, dans les années 1970, dénonça avec une violence inouïe la collusion entre la science et le complexe militaro-industriel. Grothendieck, comme Barrau, savait que la science n’est pas neutre. Qu’elle est toujours, d’une manière ou d’une autre, au service d’un système, d’une idéologie, d’une vision du monde. Et que le devoir du scientifique, s’il veut rester fidèle à l’idéal humaniste qui a présidé à la naissance de la science moderne, est de refuser cette soumission, de résister à la tentation de la compromission.

Mais cette résistance, il faut le dire, est aujourd’hui plus difficile que jamais. Car nous vivons une époque où le néolibéralisme a réussi à s’infiltrer dans tous les pores de la société, y compris dans ceux de la science. Les universités sont devenues des entreprises, les chercheurs des entrepreneurs, les laboratoires des start-ups. La logique du profit a remplacé celle de la connaissance désintéressée. Et dans ce monde-là, un homme comme Barrau dérange. Il dérange parce qu’il rappelle que la science n’est pas une marchandise, mais un bien commun. Il dérange parce qu’il refuse de séparer la recherche fondamentale de ses implications éthiques. Il dérange parce qu’il ose dire que la crise écologique n’est pas un problème technique, mais un problème politique, un problème de civilisation. Et que pour le résoudre, il ne suffira pas de trouver des solutions technologiques, mais de changer radicalement notre manière de vivre, de produire, de consommer, de penser. En somme, il dérange parce qu’il nous force à regarder en face l’abîme que nous avons creusé sous nos pieds, et à nous demander si nous avons encore le courage de sauter, ou si nous préférons continuer à danser sur le bord du précipice en espérant que la musique ne s’arrêtera jamais.

Car c’est bien là le cœur du problème : notre incapacité à affronter la réalité. Nous préférons nous réfugier dans le déni, dans l’illusion que « tout va bien », que « les choses vont s’arranger », que « la technologie nous sauvera ». Nous préférons écouter les charlatans du climato-scepticisme, les marchands de doute qui, depuis des décennies, sèment la confusion pour protéger les intérêts des puissants. Nous préférons croire aux fables des économistes qui nous promettent une croissance verte, comme si l’on pouvait concilier l’inconciliable : l’accumulation infinie de capital et la préservation de la biosphère. Nous préférons, en somme, nous bercer d’illusions plutôt que d’affronter la vérité : que notre modèle de développement est une impasse, que notre civilisation est en train de s’effondrer, et que si nous ne changeons pas de cap immédiatement, il sera trop tard. Barrau, lui, ne nous laisse pas ce luxe. Il nous force à ouvrir les yeux, à regarder la réalité en face, à assumer nos responsabilités. Et c’est en cela qu’il est un héritier de ces grands esprits qui, tout au long de l’histoire, ont refusé de se soumettre à l’ordre établi, qu’il s’agisse de Socrate buvant la ciguë, de Giordano Bruno montant sur le bûcher, ou de Grothendieck tournant le dos à la gloire académique pour vivre dans la pauvreté et la solitude.

Mais attention : cette résistance n’est pas une affaire de héros solitaires. Elle est une affaire collective. Elle exige que nous nous unissions, que nous dépassions nos égoïsmes, nos peurs, nos divisions, pour construire un autre monde. Un monde où la science ne serait plus au service du profit, mais au service de la vie. Un monde où l’économie ne serait plus fondée sur la croissance infinie, mais sur la sobriété heureuse. Un monde où la politique ne serait plus l’affaire des technocrates et des lobbies, mais celle des citoyens. Un monde, en somme, où l’humanité aurait enfin compris qu’elle fait partie de la nature, et non l’inverse. Barrau nous rappelle que ce monde est possible. Mais qu’il ne se construira pas tout seul. Qu’il exige de nous un effort immense, une mobilisation sans précédent, une insoumission radicale à l’ordre établi. Car l’urgence est là, et elle ne nous laissera pas le choix. Soit nous changeons, soit nous disparaissons. Et c’est cette vérité, aussi cruelle soit-elle, qu’Aurélien Barrau nous rappelle avec une force et une clarté qui forcent l’admiration.

Alors oui, célébrons Barrau. Célébrons cet homme qui, au milieu de l’apathie générale, ose dire la vérité. Célébrons ce scientifique qui refuse de se laisser enfermer dans le rôle du technicien docile, et qui assume pleinement sa responsabilité d’intellectuel engagé. Célébrons ce penseur qui, comme Grothendieck avant lui, nous rappelle que la science n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de l’humanité. Célébrons cet héritier des Lumières, qui nous rappelle que la raison n’est pas une froide mécanique, mais une flamme qui doit éclairer nos choix, nos actions, nos vies. Et surtout, célébrons l’espoir qu’il incarne : l’espoir qu’il est encore temps d’agir, de changer, de sauver ce qui peut l’être. Car l’urgence est là, mais la résistance aussi. Et c’est à nous, maintenant, de choisir notre camp.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin envahi par les mauvaises herbes et les parasites, continuerait à arroser les plantes malades au lieu de les soigner, à planter de nouvelles graines dans un sol épuisé, à espérer que la nature, par quelque miracle, fera le travail à sa place. Ce jardinier, c’est nous. Et le jardin, c’est la Terre. Aurélien Barrau, lui, est ce voisin lucide qui, voyant notre folie, nous tend une bêche et nous dit : « Il est temps de retrousser vos manches. » Mais attention : la bêche n’est pas une arme. Elle est un outil. Et c’est à nous de décider si nous voulons l’utiliser pour cultiver la vie, ou pour creuser notre propre tombe. Le choix nous appartient. Mais le temps, lui, ne nous appartient plus.



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