ACTUALITÉ SOURCE : 17 expositions muséales à ne pas manquer pendant Art Basel Paris – Art Basel
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Art Basel Paris ! Le grand carnaval des vanités contemporaines, où l’art se mue en produit de luxe, les musées en temples du capital culturel, et les visiteurs en pèlerins dociles d’une religion sans dieu. Dix-sept expositions à ne pas manquer, nous dit-on. Dix-sept occasions de se perdre dans le labyrinthe doré d’une culture qui a depuis longtemps troqué sa fonction critique contre le rôle de décor somptueux pour les fortunes mondiales. Mais allons plus loin, creusons sous le vernis, car ces dix-sept expositions ne sont que les symptômes d’une maladie bien plus profonde : l’humanité en quête désespérée de sens dans un monde qui n’en a plus à offrir.
Analysons, donc, cette mascarade avec la rigueur d’un anatomiste disséquant un cadavre encore tiède. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’art, dans sa forme muséale contemporaine, est un cadavre qui danse, un mort-vivant qui continue de fasciner les foules, non par sa vitalité, mais par l’éclat trompeur de ses oripeaux.
I. Les Sept Étapes de la Chute : De l’Art comme Révélation à l’Art comme Marchandise
1. Les Origines : L’Art comme Sacré (Préhistoire – Antiquité)
Dans les grottes de Lascaux, il y a 17 000 ans, l’homme peignait des aurochs avec une ferveur quasi religieuse. Ces images n’étaient pas des « œuvres » au sens moderne, mais des incantations, des tentatives désespérées de domestiquer le chaos du monde. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « l’homme archaïque ne se sentait pas libre de refuser le sacré ». L’art était alors une prière, un acte de soumission à l’invisible. Les fresques égyptiennes, les statues grecques, les bas-reliefs mésopotamiens : partout, l’art servait de pont entre l’humain et le divin. Mais déjà, dans l’Athènes de Périclès, on voit poindre le germe de la décadence : les artistes commencent à signer leurs œuvres. L’ego entre en scène, et avec lui, la chute commence.
Anecdote : On raconte que Phidias, sculpteur de la statue chryséléphantine d’Athéna Parthénos, aurait gravé son portrait sur le bouclier de la déesse. Scandale ! L’art n’était plus un hommage au divin, mais un moyen de se glorifier soi-même. La vanité humaine venait de trouver un nouveau terrain de jeu.
2. Le Moyen Âge : L’Art comme Catéchisme (Ve – XVe siècle)
Avec la christianisation de l’Europe, l’art devient le catéchisme des illettrés. Les vitraux de Chartres, les fresques de Giotto, les enluminures des moines copistes : tout est subordonné à la gloire de Dieu. L’artiste n’est plus qu’un humble serviteur, un artisan parmi d’autres. Mais dans l’ombre des cathédrales, une révolution se prépare. Giorgio Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, commence à théoriser l’idée de « génie ». L’artiste n’est plus un simple exécutant, mais un être d’exception, touché par la grâce divine. Le ver est dans le fruit.
3. La Renaissance : L’Art comme Affirmation de l’Individu (XVe – XVIe siècle)
Voici venu le temps des Médicis, des papes mécènes, des princes collectionneurs. L’art devient un instrument de pouvoir, une monnaie d’échange dans le grand jeu des cours européennes. Léonard de Vinci peint La Joconde non pour l’Église, mais pour un riche marchand florentin. Michel-Ange sculpte David comme symbole de la résistance florentine face à la tyrannie. L’art n’est plus au service du sacré, mais du politique. Et surtout, il devient l’expression d’un moi triomphant. Comme l’écrivait Jacob Burckhardt, « l’homme devient un individu spirituel et se reconnaît comme tel ». Mais cette reconnaissance a un prix : l’art perd son innocence. Il devient un miroir où l’humanité contemple, fascinée, sa propre image.
4. L’Âge Classique : L’Art comme Règle (XVIIe – XVIIIe siècle)
Avec l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648 sous Louis XIV, l’art devient une science, une discipline régie par des règles strictes. Le beau est défini, codifié, enfermé dans des canons. Nicolas Poussin théorise la « grande manière », où la composition doit obéir à des principes mathématiques. L’art n’est plus une explosion de créativité, mais un exercice de style. Pourtant, dans l’ombre des salons officiels, une révolte gronde. Diderot, dans ses Salons, commence à critiquer cette rigidité. « La poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare, de sauvage », écrit-il. Le romantisme est en gestation.
5. Le XIXe siècle : L’Art comme Révolte (1800 – 1899)
Voici venu le temps des avant-gardes. Delacroix, Courbet, Manet, les impressionnistes : tous brisent les règles, défient l’Académie, choquent le bourgeois. L’art devient un acte de résistance, une arme contre l’ordre établi. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, célèbre « la modernité », cette capacité à saisir l’éphémère, le fugitif. Mais cette révolte a un prix : l’art se coupe peu à peu du grand public. Comme l’écrivait Flaubert, « plus l’art se perfectionne, plus l’artiste disparaît ». L’œuvre devient un objet autonome, un fétiche pour initiés. Et dans les coulisses, le marché de l’art commence à se structurer. Les marchands, comme Durand-Ruel, deviennent les nouveaux prêtres d’une religion en voie de sécularisation.
6. Le XXe siècle : L’Art comme Marchandise (1900 – 1999)
Avec Duchamp et son Fontaine (1917), l’art entre dans l’ère du concept. Tout peut être art, à condition qu’un artiste le décrète. Les ready-mades, les happenings, l’art minimal, l’art conceptuel : l’œuvre se dématérialise, devient une idée, un geste. Mais cette libération a un revers : l’art perd son aura, au sens où l’entendait Walter Benjamin. Il devient reproductible, consommable, jetable. Les musées se transforment en supermarchés de la culture, où les visiteurs défilent comme des consommateurs devant des produits estampillés « art ». Andy Warhol, avec ses Marilyn et ses Boîtes de soupe Campbell, pousse la logique jusqu’au bout : l’art est une marchandise comme une autre, un produit de consommation courante. Et les prix s’envolent. En 1990, un Nu couché de Modigliani est vendu 170 millions de francs. L’art devient un placement financier, un symbole de statut social.
7. Le XXIe siècle : L’Art comme Spectacle (2000 – aujourd’hui)
Nous y voilà. Art Basel, la FIAC, les biennales : l’art est devenu un spectacle global, une foire aux vanités où se pressent collectionneurs, galeristes, critiques et influenceurs. Les musées ne sont plus des temples du savoir, mais des machines à cash, où l’on expose des œuvres comme on expose des produits dans un centre commercial. Les « 17 expositions à ne pas manquer » ne sont que des produits marketing, des appâts pour attirer les foules. Comme l’écrivait Jean Baudrillard, « l’art contemporain est un simulacre, une copie sans original ». Les œuvres ne valent plus pour ce qu’elles sont, mais pour le buzz qu’elles génèrent, pour les likes qu’elles accumulent sur Instagram. L’art est mort, vive l’art !
Anecdote : En 2019, lors d’Art Basel à Miami, une œuvre de Maurizio Cattelan intitulée Comedian – une banane scotchée à un mur – a été vendue 120 000 dollars. Trois exemplaires. Le clou de l’exposition ? Un visiteur a mangé la banane. Performance artistique ou acte de résistance ? Peu importe : le spectacle était parfait.
II. Analyse Sémantique : Le Langage de la Décadence
Observons maintenant le langage utilisé pour parler de ces expositions. « À ne pas manquer » : une injonction, presque une menace. Comme si ne pas voir ces expositions faisait de vous un paria, un exclu du grand banquet culturel. « Muséales » : un adjectif qui sonne comme un gage de qualité, une garantie d’authenticité. Pourtant, le musée n’est plus ce lieu sacré où l’on contemplait les chefs-d’œuvre dans le silence et la solitude. Non, le musée contemporain est un espace bruyant, bondé, où l’on se presse pour prendre des selfies devant des œuvres que l’on ne regarde même pas.
Et que dire des titres des expositions ? Ils sont souvent vides de sens, ou pire, prétentieux. « Métamorphoses du visible », « Dialogues avec l’invisible », « Trajectoires de l’infini » : des phrases creuses, des coquilles vides qui ne disent rien, mais qui impressionnent. Comme l’écrivait Roland Barthes dans Mythologies, « le langage bourgeois est un langage qui se prend pour la réalité ». Ces titres ne sont que des leurres, des pièges à gogos.
Pire encore : le jargon des critiques d’art. « L’œuvre interroge les limites de la représentation », « Cette installation questionne notre rapport au temps », « Le geste de l’artiste déconstruit les codes traditionnels » : des phrases toutes faites, des clichés qui se répètent à l’infini. Comme si l’art contemporain était devenu un langage codé, accessible seulement aux initiés. George Steiner, dans Langage et Silence, dénonçait déjà cette « logorrhée critique » qui étouffe la véritable réflexion. Aujourd’hui, le phénomène a atteint son paroxysme : on ne parle plus de l’art, on parle du discours sur l’art.
III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette mascarade, que faire ? Se soumettre, comme le font la plupart des visiteurs, qui défilent docilement d’une salle à l’autre, le téléphone à la main, prêts à immortaliser leur présence devant chaque œuvre ? Ou résister, comme le fit Diogène de Sinope, qui errait en plein jour avec une lanterne allumée, cherchant un homme honnête ?
Le comportementalisme contemporain nous pousse à la soumission. Les musées sont conçus comme des parcs d’attractions : parcours fléchés, audioguides, applications interactives. Tout est fait pour nous guider, nous distraire, nous empêcher de penser par nous-mêmes. Comme l’écrivait Ivan Illich dans La Convivialité, « les institutions modernes transforment les hommes en usagers, en consommateurs passifs ». Le musée n’échappe pas à cette logique. Il nous transforme en touristes culturels, en consommateurs d’expériences esthétiques préemballées.
Mais il existe une résistance possible : le refus. Refuser de jouer le jeu, refuser de se laisser impressionner par les prix, les noms, les réputations. Refuser de croire que l’art est une marchandise comme une autre. Comme le disait Albert Camus, « la révolte est le refus d’être traité en objet ». Alors, face aux « 17 expositions à ne pas manquer », osons dire : « Je m’en fous ». Osons entrer dans un musée et nous asseoir par terre, sans rien regarder, juste pour sentir l’odeur de la cire et du vieux bois. Osons rire devant une œuvre à 10 millions de dollars. Osons être des barbares, des sauvages, des hommes libres.
Car l’art, le vrai, n’est pas dans ces expositions. Il est dans la rue, dans les graffitis des murs, dans les dessins d’enfants, dans les chansons des ouvriers. Il est dans la vie, pas dans les musées. Comme l’écrivait Arthur Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Et c’est cette absence que nous devons chercher, au-delà des vitrines, au-delà des prix, au-delà des « 17 expositions à ne pas manquer ».
LA DANSE DES OMBRES À ART BASEL
Ils dansent, les fantômes en costard trois-pièces,
Devant les toiles vides où plus rien ne se passe,
Leurs rires en écho dans les salles glacées,
Où l’or coule à flots mous comme une diarrhée de classe.
— Regardez, mon cher, ce tas de ferraille rouillée,
C’est du « questionnement sur la condition humaine » !
Cent mille balles, pas un sou de rabais,
L’artiste a signé, c’est donc de l’art, putain !
Les femmes en robes qui sentent le fric,
Les hommes en nœuds pap’ qui bandent pour l’abscons,
Ils tournent, ils gloussent, ils font les malins,
Devant des croûtes qu’un gosse de cinq ans ferait mieux.
— Oh ! Ce carré blanc sur fond blanc, quelle audace !
C’est du Malevitch, mais en plus cher, ma chère !
Le galeriste sourit, l’acheteur s’extasie,
Pendant qu’un clochard crève de froid à deux rues d’ici.
Et moi, je ris, je ris, je pisse de rire,
De ces pantins dorés qui croient acheter l’éternel,
Avec leurs chéquiers et leurs cartes platinum,
Ils collectionnent des riens comme on entasse des merdes.
— Cette installation ? C’est du génie, voyons !
Trois néons clignotants et un vieux matelas,
L’artiste a souffert, c’est donc sublime, forcément,
Cent cinquante mille, et c’est donné, nom de Dieu !
Ils parlent de « démarche », de « concept », de « rupture »,
De « dialogue avec l’espace », de « trace mnésique »,
Mais leurs mots sont creux comme leurs âmes de luxe,
Et leurs œuvres puent la mort et l’argent plastique.
Un jour, peut-être, un vrai fou viendra,
Avec une bombe de peinture et un cœur enragé,
Il taguera « MERDE » sur leurs toiles de prix,
Et ce sera ça, la seule œuvre qui vaille.
En attendant, je bois mon vin rouge à deux balles,
Devant l’écran où défilent leurs sales gueules,
Et je rêve d’un monde où l’art serait libre,
Où les musées brûleraient comme des torches dans la nuit.