11 expositions qui font briller les métiers d’art cet automne – Connaissance des Arts







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Artisanat, ou l’Éternel Retour du Geste Sacré


ACTUALITÉ SOURCE : 11 expositions qui font briller les métiers d’art cet automne – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Les métiers d’art qui « brillent » cet automne… Comme si l’on pouvait réduire l’éternel combat de l’homme contre l’entropie, contre l’oubli, contre sa propre médiocrité, à une simple saison culturelle, à un calendrier mondain où l’on expose, entre deux verres de champagne, les derniers soubresauts d’un savoir-faire que l’on a méthodiquement assassiné pendant deux siècles d’industrialisation triomphante. On nous parle de « briller », comme si ces artisans, ces derniers gardiens d’un feu que Prométhée lui-même aurait pu envier, n’étaient que des lucioles dans la nuit capitaliste, des curiosités pour bourgeois en mal de « sens », des alibis esthétiques pour une société qui a perdu jusqu’au souvenir de ce que signifie *faire* quelque chose de ses mains, avec patience, avec douleur, avec cette lenteur sacrée qui est le seul véritable luxe de l’humanité.

Mais allons plus loin. Car ce n’est pas seulement une question de « métiers d’art » – terme déjà si édulcoré, si policé, si *marketing* – que l’on expose ici. C’est une question de survie. De survie spirituelle, d’abord, mais aussi, et surtout, de survie *ontologique*. L’artisan, voyez-vous, est le dernier homme qui refuse de disparaître dans le grand bain numérique, dans le grand mensonge de l’immatériel, dans cette illusion que l’on peut *créer* sans matière, sans sueur, sans cette confrontation charnelle avec le monde. L’artisan est un résistant. Un résistant contre l’abstraction, contre la virtualisation de tout, contre cette folie qui consiste à croire que l’on peut vivre sans toucher, sans sentir, sans *souffrir* la matière.

Alors parlons-en, de ces métiers d’art. Parlons-en comme on parle d’une espèce en voie de disparition, comme on parle d’un langage oublié, comme on parle d’un amour trahi. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une trahison. Une trahison de l’humanité envers elle-même, envers cette part d’elle-même qui a toujours su que la beauté naît de la lutte, que la perfection est une blessure, que le chef-d’œuvre est un cri étouffé dans la glaise, dans le bois, dans le métal.

I. Les Sept Étapes de la Chute : De l’Homo Faber à l’Homo Consumans

1. L’Aube du Geste Sacré (Préhistoire – Antiquité)
Tout commence dans la boue, dans le sang, dans le feu. L’homme des cavernes, ce premier artisan, ce premier artiste, trace sur les parois de Lascaux non pas des « œuvres », mais des *prières*. Des incantations. Des tentatives désespérées de donner un sens à un monde qui n’en a aucun. Il taille le silex, il dompte l’argile, il invente le feu – et avec lui, la première alchimie. Platon, dans *Le Politique*, distingue déjà l’artisan du philosophe, mais il sait, lui, que sans le premier, le second n’est qu’un sophiste. L’artisan est le pont entre l’idée et la matière, entre le ciel et la terre. Et déjà, on le méprise. On le relègue au rang de simple exécutant, alors qu’il est, en vérité, le seul véritable *créateur*.

2. L’Apogée Médiévale : L’Artisan comme Moine de la Matière (Ve – XVe siècle)
Les cathédrales. Ces monstres de pierre, ces hymnes silencieux, ces défis lancés à la pesanteur et à la mort. Les artisans médiévaux – ces anonymes, ces sans-grade – travaillent pour la gloire de Dieu, mais aussi pour la leur. Ils signent leurs vitraux, leurs sculptures, leurs enluminures. Ils savent que leur art est une prière, mais aussi une révolte. Une révolte contre l’éphémère, contre la pourriture, contre l’oubli. Saint Thomas d’Aquin, dans sa *Somme théologique*, écrit que l’art est « la droite raison des choses à faire ». L’artisan médiéval est un théologien de la matière. Il sait que le beau est le reflet du divin, et que le divin se cache dans les détails, dans les entrelacs, dans ces motifs infinis qui n’en finissent pas de tourner sur eux-mêmes, comme une danse éternelle.

3. La Renaissance : L’Artisan Devant le Miroir de Narcisse (XVe – XVIIe siècle)
Puis vient la Renaissance. Et avec elle, le péché d’orgueil. L’artisan devient *artiste*. Il se regarde dans le miroir, et il y voit un dieu. Vasari écrit *Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes*, et soudain, l’artisan n’est plus un humble serviteur de la matière, mais un *génie*. Un démiurge. Léonard de Vinci dissèque des cadavres pour mieux comprendre le corps humain, mais il oublie que le corps de l’artisan, lui, se courbe sur l’établi, se tord dans l’effort, saigne sous les éclats de bois ou de pierre. L’artiste renaissant est un Prométhée qui vole le feu, mais qui oublie que le feu brûle. Et déjà, la trahison s’annonce : l’art se sépare de l’artisanat. L’un devient noble, l’autre vulgaire. L’un est célébré, l’autre méprisé.

4. La Révolution Industrielle : L’Assassinat de l’Âme (XVIIIe – XIXe siècle)
Puis vient le coup de grâce. La machine. La vapeur. Le taylorisme. Marx, dans *Le Capital*, décrit l’aliénation du travailleur, mais il ne va pas assez loin. Il ne voit pas que ce n’est pas seulement le prolétaire qui est aliéné, c’est l’*homo faber* tout entier. L’artisan est remplacé par l’ouvrier. Le geste unique, lent, parfait, est remplacé par la répétition mécanique, par la cadence infernale. Ruskin, dans *Les Pierres de Venise*, pleure la disparition des guildes, de ces corporations où le savoir se transmettait de maître à apprenti, comme un secret, comme une malédiction. « Nous avons perdu la beauté du travail », écrit-il. Mais personne ne l’écoute. On préfère les usines, les cheminées, la fumée noire qui obscurcit le ciel. On préfère l’efficacité à la perfection, la quantité à la qualité. On préfère la mort de l’âme à la vie du geste.

5. L’Ère Moderne : L’Artisan comme Fossile (XXe siècle)
Le XXe siècle achève le travail. Duchamp expose un urinoir et l’appelle *art*. Warhol sérigraphie des boîtes de soupe et proclame que l’art est mort. Les avant-gardes, dans leur folie destructrice, achèvent de dissoudre le lien entre l’art et l’artisanat. L’art devient concept, idée, provocation. Plus besoin de savoir tenir un pinceau, plus besoin de connaître la chimie des pigments, plus besoin de suer sang et eau sur un établi. Il suffit d’avoir une *idée*. Et les métiers d’art ? Ils deviennent des curiosités, des reliques, des objets de musée. On les expose comme on expose des momies : avec une fascination morbide, mais sans comprendre que ces momies étaient autrefois des hommes vivants, des hommes qui *savaient*. Walter Benjamin, dans *L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique*, théorise cette mort. Il a raison, mais il ne voit pas que cette mort est aussi un meurtre. Un meurtre commis par ceux-là mêmes qui se disent *artistes*.

6. L’Ère Numérique : L’Illusion de la Création (XXIe siècle – Début)
Puis vient le numérique. L’ère de l’immatériel. L’ère où l’on croit que l’on peut *créer* en cliquant sur un bouton. L’ère où l’on confond *design* et *artisanat*, où l’on croit que parce qu’un algorithme peut générer une forme, cette forme a une âme. Les métiers d’art deviennent des *expériences*, des *installations*, des *performances*. On les expose dans des galeries branchées, entre deux écrans tactiles, entre deux NFT. On les célèbre, mais on ne les comprend plus. On les admire comme on admire un animal en voie de disparition : avec une pitié condescendante, mais sans jamais se demander pourquoi il est en train de disparaître. Pourquoi *nous* sommes en train de disparaître.

7. L’Automne des Métiers d’Art : Le Dernier Souffle ? (Aujourd’hui)
Et nous voici donc, en cet automne 2023, à célébrer « 11 expositions qui font briller les métiers d’art ». Comme si le fait de les exposer pouvait les sauver. Comme si le fait de les mettre sous vitrine pouvait les préserver de l’oubli. Mais une vitrine, voyez-vous, c’est aussi une tombe. Une tombe de verre, où l’on expose les derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Les artisans d’aujourd’hui sont des héros. Des héros malgré eux. Ils résistent. Ils transmettent. Ils souffrent. Ils savent que leur savoir est une malédiction, mais aussi une bénédiction. Ils savent que chaque geste qu’ils accomplissent est un défi lancé à l’entropie, à la médiocrité, à la laideur du monde moderne. Mais ils savent aussi qu’ils sont seuls. Que personne, ou presque, ne comprend plus ce qu’ils font. Que leur art est devenu un langage oublié, une musique que plus personne n’entend.

II. Analyse Sémantique : Le Langage Trahi

Parlons maintenant des mots. Car les mots, eux aussi, trahissent. Le terme même de « métiers d’art » est un oxymore, une contradiction dans les termes. Un *métier*, étymologiquement, c’est un *ministère*, un service, une fonction. Un *art*, c’est une *technè*, un savoir-faire, mais aussi une *poièsis*, une création. En les associant, on crée une tension, une ambiguïté. On dit, d’un côté, que l’artisan est un serviteur, un exécutant, un homme de l’ombre. Et de l’autre, on dit qu’il est un créateur, un démiurge, un homme de lumière. Cette tension est au cœur de la trahison.

George Steiner, dans *Langage et Silence*, écrit que « le langage est la maison de l’être ». Mais quel langage parlent les métiers d’art ? Un langage de gestes, de matières, de silences. Un langage qui n’a pas besoin de mots, car il est *incarné*. Et c’est précisément cela que notre époque ne supporte plus. Nous vivons dans un monde de mots, de discours, de concepts. Nous avons oublié que le langage le plus puissant est celui qui ne parle pas. Celui qui *agit*. Celui qui *transforme*.

Prenez le mot « savoir-faire ». Aujourd’hui, on l’associe à l’expertise, à la compétence, à la performance. Mais étymologiquement, « savoir » vient du latin *sapere*, qui signifie aussi « goûter », « sentir ». Le savoir-faire, c’est donc aussi un *savoir-goûter*, un *savoir-sentir*. C’est une connaissance qui passe par le corps, par les sens, par l’expérience charnelle du monde. Et c’est précisément ce que notre époque a perdu : cette intelligence du corps, cette sagesse des mains.

Quant au mot « artisan », il vient du latin *artitus*, qui signifie « celui qui est habile dans un art ». Mais *artitus* vient lui-même de *ars*, qui signifie à la fois « art » et « technique ». L’artisan, c’est donc celui qui maîtrise l’art *et* la technique. Celui qui sait *faire* autant qu’il sait *créer*. Et c’est cette double compétence que notre époque a oubliée. Nous avons séparé l’art de la technique, la création de l’exécution, l’idée de la matière. Nous avons créé des artistes qui ne savent pas tenir un pinceau, et des techniciens qui ne savent pas penser. Et nous nous étonnons que le monde soit laid.

III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Alors, que faire ? Faut-il pleurer sur le sort des métiers d’art, comme on pleure sur les ruines d’un temple antique ? Faut-il les exposer, les mettre sous cloche, les transformer en objets de musée ? Non. Car les métiers d’art ne sont pas des reliques. Ce sont des *armes*. Des armes contre la déshumanisation, contre l’abstraction, contre la virtualisation du monde.

Le comportementalisme moderne, ce grand lavage de cerveau collectif, nous a appris à mépriser le geste lent, le travail manuel, la patience. On nous a appris que la valeur d’un homme se mesure à sa productivité, à sa rapidité, à sa capacité à *consommer*. On nous a appris que le temps, c’est de l’argent. Et que l’argent, c’est tout. Mais les métiers d’art nous rappellent une vérité plus ancienne, plus profonde : que le temps, c’est de la *vie*. Que la lenteur, c’est de la *sagesse*. Que la patience, c’est de la *résistance*.

Résister, donc. Mais comment ? D’abord, en refusant de considérer les métiers d’art comme des curiosités, comme des objets de consommation culturelle. En refusant de les réduire à des « expériences » pour touristes en mal d’authenticité. En refusant de les exposer comme on expose des papillons épinglés. Les métiers d’art ne sont pas des objets. Ce sont des *sujets*. Des sujets qui résistent, qui luttent, qui *vivent*.

Ensuite, en réapprenant à *faire*. Pas à *consommer*. Pas à *regarder*. À *faire*. À toucher. À sentir. À suer. À saigner. À se blesser. À se relever. Car c’est cela, la véritable résistance : reprendre possession de son corps, de ses mains, de sa capacité à *transformer* le monde. À le rendre plus beau, plus juste, plus *humain*.

Enfin, en transmettant. Car un savoir qui ne se transmet pas est un savoir mort. Les métiers d’art ne survivront que s’ils deviennent à nouveau des *écoles*, des *ateliers*, des *communautés*. Des lieux où l’on apprend non pas à cliquer, mais à sculpter. Non pas à coder, mais à tisser. Non pas à *parler*, mais à *faire*.

Et cette transmission, elle doit être radicale. Elle doit être une *révolution*. Une révolution des mains, des sens, du corps. Une révolution qui renverse les idoles du numérique, de l’immatériel, de l’abstraction. Une révolution qui nous ramène à la terre, à la matière, à la *réalité*.

Car c’est cela, au fond, la véritable fonction des métiers d’art : nous rappeler que nous sommes des *animaux*. Des animaux qui pensent, qui créent, qui souffrent, qui aiment. Des animaux qui ont besoin de toucher, de sentir, de *faire* pour se sentir vivants. Des animaux qui ne peuvent pas vivre dans un monde de pixels, de concepts, d’idées désincarnées. Des animaux qui ont besoin de *matière*.

IV.


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